Quand Morjana croisa Rola à la porte du bureau de Aya, elle s’inquiéta pour elle.
Elle commença par interroger son amie sur l’état de santé de la « médecin patiente ». Il était de notoriété publique, au même titre que les consultations en psychiatrie de Morjana, que Rola avait développé une maladie de système au cours de sa grossesse.
–« Et dire que c’était une star de son service ! »
–« oui mais t’a vu la reconnaissance qu’elle a récolté après toutes ses années à ne vivre que pour ses patients »
Rola était l’une des meilleurs chirurgiens de l’hôpital, personne ne lui arrivait à la cheville. Elle était la chouchou de son chef, jusqu’au jour où elle décida d’avoir un gosse !
Quelle idée farfelue !
On commença à guêter la moindre erreur !
Elle les ignora ! Ignorer les critiques est un sport que pratiquent les filles de l’hôpital depuis leurs années de l’ERSSM.
–« Et puis c’est facile d’ignorer ce qui se passe à l’exterieur quand on est bien installée dans un bol, allongée sur un lit de coton, les bords du bol sont trop hauts, on ne voit rien! »
Aya n’avait rien compris à la réplique de Morjana et continua de raconter l’histoire de Rola.
–« La pauvre s’efforça à continuer au même rythme que d’habitude ! «
Rola remplit son calendrier de consultation et de bloc encore plus que de coutume en prévision de son congé de maternité.
Elle ne voulait pas laisser tomber ses patients !
Sauf qu’un jour, elle saigna en pleine opération.
Son infirmière de bloc s’en rendit compte. La tâche de sang sur le pantalon de bloc de Rola n’arrêtait pas de s’élargir. Elle la supplia d’arrêter, mais Rola refusa d’interrompre l’opération. L’infirmière masqua alors le saignement en lui mettant un champ stérile autour de la taille. Lui ramena une chaise. Elle n’alla consulter aux urgences qu’après avoir fini.
Le lendemain, les femmes de l’hôpital parlaient de la chirurgienne criminelle qui allait tuer son fœtus pour faire plaisir à son égo, les hommes parlaient de la énième femme qui va prendre des congés à rallonges dès le deuxième trimestre de grossesse et leur laisser tout son travail sur le dos.
Morjana adorait Rola. C’était son idole depuis qu’elle était passé en stage chez elle au service durant sa cinquième année de médecine.
Elle était triste de voir, que la maladie avait vite entamé l’image de la chirurgienne compétente. Maintenant tout le monde ne parle que de ses PTC (certificats médicaux), de son absence et du peu de fiabilité des femmes médecins.
Après la grossesse, Rola eut des épisodes de fièvre inexpliquée, puis des lipothymies (pertes de connaissance) tellement fréquentes que ses collègues masculins faisaient circuler la rumeur qu’elle simulait des étourdissements.
Comme c’est aussi de notoriété publique que les femmes étaient des actrices nées. Toutes ces plaintes de leur collègue qui, avant la grossesse ne se plaignait de rien, ne pouvaient être que des fabulations pour qu’elle puisse passer plus de temps à la maison, avec le petit geignard en couches.
Là où toutes les femmes voudraient être!
Même le chef de service de Rola se sentit floué par sa championne. Sa jument de course, n’en était plus une ; Ce n’était qu’une mule de somme, de plus, qui allait grossir les rangs des autres mules de somme en tenue de bloc blanche de cet immense hôpital.
Rola elle-même ne comprenait pas son état. Elle culpabilisait. Mais son corps la lâchait. Elle ne pouvait ni travailler ni s’occuper de son enfant.
Ce n’est qu’une année plus tard que son diagnostic est tombé. Comme une sentence, une gifle !
Elle se réveilla ! constitua un dossier médical ! et obtint sa libération de l’armée !
« Ah quelle bonne nouvelle ! »
S’écria Morjana soulagée.
Rola allait s’occuper de sa santé désormais !
A l’hôpital, hommes et femmes (sauf de rares exceptions) s’accordèrent sur l’efficacité du stratagème de la chirurgienne. C’était bien trop facile pour les femmes de faire semblant d’être malades (elles sont faibles par essence) et bien trop facile pour une femme médecin d’avoir des complices qui lui taillent un diagnostic sur mesure pour la faire sortir de l’armée.
Oui bien trop facile ! elles sont trop gâtées les femmes ! surtout les médecins !
Et les hommes ? qu’en est-il des hommes médecins ? sont-ils vraiment mieux lotis ?

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