Ça faisait déjà une demi heure que Morjana se tenait debout dans l’étroit couloir devant le bureau de son futur chef de service. Elle était un peu nerveuse, mais sereine. Rien ne pouvait entamer le sentiment de soulagement qui l’enveloppait. Le dénouement d’une longue attente est à portée de sa main. Son morale est à son paroxysme. Elle avait attendu 6 mois.
30 min ? une heure d’attente dans ce couloir ? c’était une broutille.
La secrétaire l’avait déjà annoncée, mais le futur chef devait avoir milles chose à faire avant de la recevoir. En plus, elle était venue à l’improviste, sans prendre rendez-vous ; Elle s’était dit que comme il était réputé pour son sérieux, elle pourrait le trouver au bureau après la prière du vendredi. Elle a eu raison.
Donc elle attendait en s’adossant à un mur et en fixant le tableau d’un papillon accroché à la paroi d’en face, fait par des ailes de papillons morts épinglé sur un socle en bois peint en blanc.
L’artiste n’avait pas fait beaucoup d’effort d’imagination. Il sacrifia 25 papillons (elle les avait compté) pour en fabriquer un seul, plus grand. Un grand papillon, beige (enfin un dégradé de beige et de noir).
On disait que pour survivre dans la nature, il était crucial de se faire discret. Les petits papillons beiges étaient discrets, leur chance de survie était grande. C’était sans compter avec notre artiste.
La colonie de papillons beiges a été décimée pour se retrouver épinglées sur un mur et former un grand papillon inerte qui fixait Morjana de 50 petits yeux noirs. Le motif de l’œil se retrouvait sur chacune des 50 petites ailes.
Elle était fascinée par ce tableau qui lui rappelait un triptyque que ses parents avaient ramenés elle ne sait plus d’où. Dans chacun des trois tableaux étaient représentées, des femmes africaines enturbannées.
Transformer les papillons en femmes, c’était faire preuve de plus d’imagination que l’artiste du papillon. Les papillons étaient tous beiges, les femmes aussi.
Des femmes discrètes épinglées sur un mur.
La porte du bureau s’ouvrit, Morjana se redressa. Un médecin souriant lui fit signe d’entrer. Il allait assister à l’entrevue.
Morjana salua debout. Le futur chef détacha à peine le regard du document qu’il était entrain de lire pour regarder la jeune militaire tenter une présentation réglementaire.
Dans le coin de ses yeux, brillait un sourire (amusement ? ironie ?).
Morjana ne sut pas lire. Sur le visage de son chef, un masque sérieux, qu’il a du mettre toute une carrière à sculpter. Aucune émotion.
Il lui fit signe de s’asseoir.
Elle s’assit, elle se tue.
Il finit de lire son document. Déposa ses lunettes. Regarda son ami qui continuait de sourire (c’était le seul qui s’amusait).
-Qu’est-ce qui vous amène, capitaine ?
Il s’adressait à Morjana en grade. Ce n’était pas bon signe. A l’hôpital, ton chef peut t’appeler par ton grade (capitaine dans le cas de Morjana), par ton titre de médecin (docteur), le plus souvent, ou par ton prénom, les bons jours. Le grade servait surtout à rappeler la hiérarchie, à la marquer, la matraquer. Morjana le savait. Elle soupira.
Elle redressa son dos et présenta la situation aussi succinctement que possible (changement de service, affectation prochaine chez lui, devoir de présentation, la voila !)
Le chef marqua une pause silencieuse pendant 20 longues secondes. Morjana était sensible aux mises scènes (elle devrait travailler sur ça : ne plus faire attention au moindre rictus, à la moindre pause ! Enième résolution de cette année)
-Vous n’allez pas être affecté chez moi!
Elle le regarda incrédule.
Chez lui, non, non!. Elle aurait accepté un poste de garde, mais à travailler dans une maison? Elle n’a jamais su faire de ménage chez elle.
Non! chez lui au service !
Morjana devait se concentrer ! il faut dire qu’elle ne dort pas très bien depuis un moment. Elle aurait peut être du prendre les petites pillules prescrites par son psychiatre. Mais elle cherchait un sommeil naturel, non chimique. Elle ne l’avait pas encore trouvé. Peut être ce soir après la bonne nouvelle d’aujourd’hui.
Elle secoua un peu la tête (ce qui a du être mal perçu par la hierarchie en présence)
– On vient de me l’annoncer à l’inspection aujourd’hui Mon Colonel !
– Vous n’allez pas être affecté chez moi.
Il insiste, peut être qu’il parle vraiment de sa maison à lui? Il faut toujours aller dans le sens de la hierarchie.
Morjana résista à l’envie de le conforter dans sa déclaration ( Vous avez raison Mon Colonel, je ne vais pas être affecté chez vous) !
Elle se contenta de soupirer, le plus discrètement possible.
Le « futur » Chef continua :
– Je ne veux pas de vous dans mon service, ils ne vont pas m’envoyer tous les bras cassés de l’hôpital, à chaque fois qu’ils voudront caser quelqu’un !
Morjana le regardait, étonnée. Le médecin souriant changea la forme de son sourire. On aurait dit de la compassion. Elle appréciait déjà ce collègue. Au moins elle pouvait lire sur son visage.
Le « futur » chef continua sans se départir de son masque :
– Pour qui vous vous prenez dans votre service capitaine? Vous croyez que vous êtes le « Barça » et que nous sommes « Valence »?. Vous croyez que vous pouvez prendre nos bons joueurs et nous jeter vos joueurs ratés?. Non ça n’arrivera pas !
Le « barça » ? « Valence » ? c’est du foot !
Morjana était perdue. Elle a du halluciner. Il aurait vraiment fallu qu’elle prenne les médocs. La prescription de son psychiatre date de deux mois. Ça passe encore chez les pharmacies ?
Elle ne savait pas que Valence avait une équipe. Ils s’échangent des joueurs avec le Barça ?. Et son chef était fan de Valence ou du Barça ?
Morjana ne comprenait pas pourquoi les marocains s’évertuaient à supporter les équipes espagnoles de foot avec autant de fanatisme.
Tous les mecs qu’elle connait se faisaient un point d’honneur à déclarer leur allégeance à un des deux plus grands clubs de foot espagnol. Les frères de Morjana et son Mari sont des fans du Real Madrid. Mais Valence ?
– Est-ce que c’est clair ? conclut le Chef
Morjana chassa le nuage de confusion et de questionnement footbalistique qui l’enveloppait.
Elle dessina son plus beau sourire. (mais vu l’expression du médecin souriant, le sourire de Morjana devait plutôt être un rictus maladroit.)
Elle débita sans réfléchir :
– Je suis loin d’être celle qui décide Mon Colonel. Sachez seulement que je ne ménagerais pas d’efforts pour me montrer à la hauteur, si je suis affectée« chez vous au service ».
Pas à Valence, allait elle rajouter.
Heureusement qu’elle se retint à temps. Des fissures commençaient à apparaitre sur le masque de son « futur » chef. Elle devait battre en retraite. Maintenant ! tout de suite !
– Merci de m’avoir reçu
Tenta-t-elle
Il lui fit un geste de la main ( dégage en darija)
Elle sortit presque à reculons.
Aurait elle vraiment du se présenter ? attendre son papier d’affectation était plus sage ! mais elle était tellement heureuse de cette affectation.
Morjana soupira. Etre au placard depuis 6 mois, te fait prendre des décisions ridicules. Elle allait rejoindre une équipe de foot ! une équipe de foot qui ne voulait pas d’elle !
La poupée en porcelaine et coton devait porter un maillot de foot ! mais à quel poste ? elle avait un week end pour s’entrainer !

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