» Dans ce blog je partagerais avec vous, des chroniques, des contes et des nouvelles.
Longtemps gardés dans mes tiroirs je les expose enfin. A travers ce blog mes écrits pourront respirer, inspirer peut-être, amuser certains et en faire rêver d’autres.
Je tiens à souligner qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. Toutes ressemblances avec des faits ou des personnages réels est strictement fortuite.
J’ai hâte de recevoir vos retours et vos réactions.
Très bonne lecture « 

Bouchra Belefquih

Changement de service (1)

«Vous les femmes! on doit vous mettre dans un bol (zlafa) et dans le bol mettre du côton (fzlfa ndirou l9ten), et avec tout ça, vous trouverez le moyen de vous plaindre !»

Morjana, leva les yeux, accrocha un instant le regard de l’inspecteur, puis les rebaissa furtivement !

Ne pas le regarder dans les yeux ! ne pas le regarder dans les yeux !

Se concentrer sur les chaussures ! oui, il aurait fallu mieux les cirer, ses chaussures !

L’image du grand bol où elle dormait dans un lit de côton s’imposa ! elle la chassa !

S’accrochant aux chaussures !

Ne pas rire ! Ne pas pleurer !

L’inspecteur continua, d’analyser la condition des femmes sous son commandement. On ne les brusquait pas, on ne les envoyait pas en mission, on leur ménageait leur temps, les laissant travailler à leur rythme. Comment avec toutes les précautions et tous les égards, des spécimens ingrats comme Morjana continuaient à lui donner du fils à retordre !

Comment dans son immense sagesse et à cause d’un cœur tendre qu’il ne sait pas brimer, il ne leur en tenait pas rigueur ! puisque il finissait par céder à leurs caprices !

Céder à leurs caprices ? donc c’est bon ? ses six mois de calvaire sont finis ? il aurait cédé ?

Elle sentait de la chaleur et des fourmillements gagner son corps, tendue en position de garde à vous devant le bureau de l’inspecteur, les yeux fixés vers le bas, elle tentait de rester droite !

S’accrocher aux chaussures ! oui cette tâche elle ne l’avait pas vu le matin ! ne pas anticiper ! écouter !

L’inspecteur marqua une pause ! « manager » expert, il savait ménager ses effets, agrémenter de suspens toutes ses décisions ! le choc, l’abrutissement garantit l’impact de l’annonce. Les subordonnés savent qu’il ne négocie jamais, il impose. Pour cela, il avait l’art et la manière.

Avec un large sourire carnassier, il déclara :

«le problème est réglé ! tu iras dans un autre service.»

Elle n’osa pas lever la tête. Balbutia un « merci  Mon Général ». Son unique réplique !

Il lui demanda de disposer.

Un salut ! faire claquer son bras sur sa cuisse ! inutile d’essayer de faire claquer les chaussures, c’est peine perdue ! ses chaussures sont nazes, tout en gomme ! elle devait mieux choisir ses chaussures ! des chaussures qui claquent ! des chaussures qui brillent pour les grands jours comme aujourd’hui !

Sortir, vite, la chaleur, son cœur, des palpitations.

Elle allait tourner le dos, quand il lui demanda : Vous connaissez le colonel major X ? 

Elle leva les yeux vers lui ! elle l’interrogea du regard !

« Passez lui le Bonjour ! »

Elle acquiesça d’un mouvement de tête et sortit sans dire un mot.

La porte matelassée en cuir se referma derrière elle ! elle souffla enfin.

C’est fini ? les six mois de galère, de placard sont finis ?

Elle tourne enfin la page ! Un nouveau service ? mais lequel ? elle n’osa même pas demandé.

Les filles comme elle, bien installée dans leur bol douillet tapissé de coton, sont relax, somnolentes et indolentes. Elles ne discutent pas. Ne posent pas de questions. Qu’y avait-il à discuter ?

Elle était tellement harassée par ses six mois qu’elle exécuterait n’importe quelle décision !

Elle se sentait capable de partir bosser au poste de garde devant la porte de l’hôpital.

Rester à ne rien faire dans une petite table de 8h à 16h pendant 6 mois, avait brisé en elle toute résistance !

Une nouvelle page s’ouvrait aujourd’hui !

Elle passa par le service qui s’occupe des affectations. Le chef de service la reçut avec beaucoup d’égards. Elle avait perdu l’habitude des égards.

Il lui annonça son nouveau service d’affectation. Ce n’était pas le poste de garde à la porte de l’hôpital. « Vous prendrez vos fonctions lundi, Passez le Bonjour au Colonel Major X »

Pourquoi lui parlait-on encore de son médecin psychiatre ?

Elle ne le voit que depuis un mois. Voulait-on la culpabiliser d’avoir consulté ?

Elle chassa le nuage qui voulait se former par cette belle journée.

Non rien ne gâchera son humeur ce vendredi ! ni les tâches sur les chaussures, ni le fait que ses consultations sont à priori de notoriété publique !

Elle se sentait légère ! elle planait au-dessus de son lit de coton ! son bol volait au-dessus de l’hôpital, sous le ciel bleu de Rabat !

Elle arriva dans sa soucoupe blanche, un grand sourire béat sur le visage devant le bureau de son amie.

Elle frappa ! patienta un peu ! la porte s’ouvrit.

Une collègue, Rola,  sortit, sourit et s’en alla.

Les deux amies commecèrent par se rappeler l’histoire de Rola, avant que Aya ne demande :

« Et toi ? tu ne m’as rien raconté ? Ta convocation ? L’inspection ? »

Morjana descendit de son bol, un instant !

« C’est bon, ils me changent de service ! »

Aya était aux anges ! enfin Morjana ne viendra plus se lamentait chez elle chaque jour ! du moins pas pour le même sujet comme elle l’a fait ces six derniers mois. Puis elle demanda : « et dans ton ancien service, qui va bosser ? »

Morjana avait été la seule médecin de son service pendant une année ; Elle avait attendu qu’un deuxième médecin soit affecté avant de poser sa demande de changement de service. Elle ne pouvait pas laisser le service vide. Qui allait gérer ses patients ? elle ne faisait pas confiance au chef. L’arrivée de son collègue la soulagea ! elle avait pu déposer sa demande sans trop s’inquiéter !

Mais que peut elle savoir de l’inquiétude, elle qui passe sa vie dans un bol sur un nuage de coton, bercé par les bras précautionneux de tous ses messieurs en uniforme bardés de grade ?

« qu’est ce qui te prends toi et tes bols aujourd’hui ? »

Morjana sourit et partagea avec elle la déclaration de l’inspecteur.

Aya rigola. On frappa à sa porte.

« Mon commandant, il y a deux patients urgents, ce sont le patient du dr Mourad, mais comme il est à la prière ! » la secrétaire avait un ton de supplication.

Aya soupira. Chaque vendredi c’est la même histoire.

Tous les hommes du service, officiers, sous officiers et homme de troupe, se retrouvaient à la mosquée. Le personnel féminin réputé pour son manque de piété, tient le fort pendant une heure et demi, voire deux heures. Il faut quand même que les hommes se nourrissent le corps après s’être nourrit l’esprit par la prière. Couscous oblige !

Donc Aya se retrouvait à gérer les urgences et les affaires du service étant la seule femme médecin de son équipe. Elle fit signe à la secrétaire. Morjana su qu’elle devait partir.

Dans son service aussi, les hommes avaient quitté leur poste. Elle, mécréante, devait remonter dans sa soucoupe et partir pour faire acte de présence. Elle allait quitter le navire. Le lundi elle sera ailleurs. Mais aujourd’hui, elle allait tenir le fort une dernière fois.

Elle devait aussi se présenter à son nouveau chef de service. Mais elle devra attendre après la prière, ou même lundi. Beaucoup d’hommes pieux ne revenaient pas dans leur service après la prière du vendredi. Après l’appel d’Allah et l’appel du couscous, souvent l’appel de Morphèe s’imposait. Qui pouvait en vouloir aux guerriers de se reposer !

Elle grimpa dans sa soucoupe imaginaire, enveloppée du manteau de coton. Elle se dirigea vers son « ancien service ».

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