Il a fallu deux jours, trois heures et 18 minutes pour que le « sélectionneur de Valence » (le nouveau chef de service) accepte enfin de recevoir sa nouvelle recrue.
Morjana s’était présentée au service le samedi, au lendemain de sa première entrevue avec le chef de sa nouvelle affectation, pour prendre son poste. La note de service d’affectation ne s’était pas fait attendre. Ce matin-là, le nouveau chef a refusé de la recevoir.
– Revenez lundi
Lui avait-il lancé sur un ton sans appel.
Le lundi, elle était devant son bureau à huit heures du matin. Elle dut faire la grue pendant trois heures et dix huit minutes devant les 25 paires d’yeux de papillons qui l’observaient impassiblement. Elle dut admettre qu’elle ressemblait plus à une cigogne qu’à une grue avec sa tenue de bloc blanche. Elle se demanda si elle n’aurait pas mieux fait de se pointer en tenue grise plutôt qu’en tenue de travail.
Rester debout ne dérange pas les militaires. Morjana n’eut même pas le reflexe ou le besoin de demander à s’asseoir. Personne ne lui porposa. Le couloir n’était pas équipé de chaises. Et les occupants des bureaux adjacents observaient la nouvelle venue aussi impassiblement que les lépidoptères du tableau.
Vers 11h00, le chef qui était à l’intérieur du service, regagna son bureau. Il referma la porte derrière lui sans adresser la parole à la cigogne.
Morjana due attendre encore un petit quart d’heure. Elle ne s’impatienta pas, ne s’offusqua pas. Aujourd’hui, elle avait le morale au beau fixe, le sourire bien dessiné sur ses lèvres. Il faisait beau, c’était son premier jour au service. Les premiers jours sont des occasions à célébrer. Debout ou assise. C’était un jour de fête.
La secrétaire vint lui dire d’entrer.
Elle frappa à la porte. Tenta un salut. N’était pas sûre d’avoir bien exécuter le petit hochement de tête énergique qu’on était censé faire en tenue de bloc. Le chef avait son masque impénétrable. Le salut ne l’avait manifestement pas impressionné.
Il lui fit signe de s’asseoir.
Ses genoux eurent un peu de mal à plier. Elle mit la main instinctivement sur son genou droit, le massa discrètement. La douleur est salutaire. Elle nous rappelle que nous sommes vivants, que nous sommes en chair et en os. Le sourire de Morjana s’élargie. Elle se rendit compte qu’elle était vivante, et que ses articulations avaient encore des récepteurs de douleur.
Elle ne parla pas. Elle s’était déjà présentée le vendredi, le refaire le lundi lui sembla superflu.
Le chef commença :
– Vous avez reçu votre note de service ?
– Oui Mon Colonel
– Je ne vous connais pas, vous êtes passés où avant ?
Morjana voulu lui montrer son CV, lui parler de son parcours. Il déclina d’un revers de la main et continua :
– Peu importe où vous êtes passé ! il n’y a que notre service qui est formateur. Je ne recrute jamais des gens qui ne sont pas passé chez moi ! ils sont incompétents. Vous n’êtes pas passé chez moi, donc votre formation est défaillante. Vous n’êtes pas formée du tout.
Morjana, se voyait encore, debout en tenue de bloc blanche chez le chef. Dans sa cuisine ? C’est évident qu’elle n’était pas formée pour cuisiner, ni pour le ménage. Elle était médecin spécialiste depuis 3 ans. Mais si son chef tenait absolument à la rajeunir, elle n’opposerait aucune résistance. C’était son premier jour. Elle reprendrait tout à Zero s’il le fallait. Elle secoua la tête, se ressaisit et acquiesça :
– Mon Colonel, je suis disposée à suivre le programme de mise à niveau que vous jugerez nécessaire.
– Ce n’est pas dit que ça marchera avec vous. Quand on a autant de lacunes, il est difficile de les combler. Les spécialistes comme vous , sans aucune légitimité, croient que leur métier se résume à mettre leur cachet partout. Ils ne sont pas aptes.
– Je n’utiliserais donc mon cachet que lorsque vous m’autoriserez mon Colonel!
Morjana croyait que cette déclaration extrême, mais sincère, allait rassurer son nouveau chef. Pourtant, il feignit de ne rien entendre et poursuivit son monologue.
– J’ai été spécialement convoqué à l’inspection vous concernant !
Ah bon ! faillit répondre la recrue ! elle n’eut pas le temps de placer son exclamation, le chef la regarda sévèrement et rajouta :
– On m’a confié la mission de vous cadrer !
« Me cadrer ? me mettre dans un cadre ? ça risque d’être compliqué, j’ai pris un peu de poids dernièrement, il n’y a plus de cadre à ma taille » pensa Morjana
– Je connais chacune des personnes qui sont dans mon service depuis très longtemps, du professeur jusqu’à l’homme de troupe. Si un problème survient avec qui que ce soit, je saurais que c’est vous qui en êtes la cause. Je vous préviens, je ne veux aucun problème.
Morjana se redressa:
– Je vois Mon Colonel que vous vous êtes renseigné sur moi. Avez-vous trouvé dans mon historique la moindre trace d’un conflit ? avec qui que soit ? supérieur, ou subordonné ? Je ne suis même pas entré en conflit ouvert avec mon ancien chef de service. Il n’y aura aucun problème avec votre personnel.
Aussitôt fini, elle regretta déjà sa réponse. Fallait-il vraiment lui poser des questions rhétoriques ? elle a toujours voulu apprendre la concision. Elle va rajouter cette résolution à la liste de cette année.
Le chef se redressa dans son siège, il n’apprécia pas le retour de Morjana.
– Aussi bien l’inspecteur que le médecin chef de l’hôpital, m’ont décrit un officier féminin instable et hystérique. Je suis chargé de vous remettre dans les rangs dans un délai d’un an.
Morjana leva les sourcils, ouvrit grand les yeux, et fit face à son chef qui commençait à lever le ton. Elle essaya de se rappeler si elle s’était un jour, rouler par terre ou si elle avait sauté au cou de l’inspecteur ou du médecin chef ? elle n’arrivait pas à se souvenir. Ou peut-être s’était-elle arraché les cheveux, tapé sur les cuisses en appelant sa mère, tous les saints patrons de l’Islam, Allah et le roi des Jnoun à son secours. Cet épisode a du être effacé de sa mémoire. Ça arrive souvent quand on souffre de problème mentaux ; Elle s’abstint donc de nier. Elle demandera d’abord à son psychiatre. Le chef poursuivit:
– Ils m’ont dit que vous consultez un psychiatre ! n’est ce pas ? il m’ont chargé de savoir pourquoi vous le consulter ? dites moi !
Le sourire de Morjana se figea en une grimace sordide.
– Oui Mon Colonel, je consulte effectivement un psychiatre. Sauf que le motif de mes consultations et le contenu de mes échanges avec mon psychiatre ne concernent que moi et mon thérapeute. C’est un secret médical sur lequel vous n’avez aucun droit de regard.
Une voix off, qu’elle ne maitrisait pas répondait à sa place, des paroles qui naissaient au bout de ses lèvres sans passer par aucun filtre cérébral. Elle était donc, schizophrène, pas seulement hystérique. Cette révélation, qu’elle devait partager avec son psy, n’empêcha pas la voix Off du double de Morjana de continuer :
– Maintenant si vous avez besoin d’un certificat médical qui vous dise que je suis apte au service armé, je peux demander à mon psychiatre de vous en faire un.
Le masque du chef tomba.
Il commença à crier :
– C’est exactement ça !, ce type de réponse, cette attitude, cette insolence ! je ne veux pas de ça chez moi ! comment ? quoi ? apte ?
Morjana respira profondément en évitant scrupuleusement de lever les yeux vers son chef. Car le regard qu’elle avait à cet instant comme la voix off, ne lui obeissait pas. Elle sentit que sa double personnalité avait des envies de meurtre. « N’aggravons pas notre cas » la supplia-t- elle.
Le silence qui s’ensuivit permis à son nouveau chef de retrouver un usage intelligible de la langue française. Il se leva et lui demanda de le suivre.
Le double de Morjana n’en avait aucune envie. Elle l’obligea à se lever lentement et à suivre les pas de son chef qui faisait deux fois sa taille.
Arrivé devant la salle de préparation du matériel, il s’arrêta.
– Voici le Caporal Simo, c’est un gars de LAkari, il ne faut pas l’énerver. Il est responsable de la préparation du matériel. Vous voulez apprendre n’est ce pas Capitaine ?. Vous commencez ici ! vous êtes sous la responsabilité de Simo. Vous devez qualifier ce secteur du service ! Je dois toujours vous trouver ici !
– Ravie de faire votre connaissance Caporal.
Dit-elle en lui tendant la main.
Simo en position de « balkoum » (garde à vous), ne comprit rien à la scène qui se jouait devant lui. Il secouait la tête et tendait une main hésitante à la nouvelle médecin du service.
Le chef marqua une pause, puis s’en alla sans rien rajouter.
Morjana, regarda la petite salle où elle allait démarrer sa nouvelle formation. Il y avait beaucoup de machines, des tuyaux, des boites un peu partout. Un chantier se déployait devant ses yeux. Son sourire se redessina sur les lèvres. Enfin du boulot !
Après trois ans de galère et six mois de placard, elle avait réussi. Son objectif était atteint. La note de service, papier providentiel, était réelle. Elle la tenait encore précieusement dans ses mains. Elle la palpait, la relisait pour s’assurer encore et encore. Elle avait changé de service.

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