Depuis sa tendre enfance, les parents de Morjana lui ont appris à respecter les règles. Toutes les règles. Elle ne fait pas de hors piste. N’explore aucun terrain inconnu. Prends rarement des risques. Ses parents sont des gens très prudents et très protecteurs. Ils n’arrêtaient pas de répéter :
- Llahouma slama ou la ndama (privilégier la sécurité sinon gare au regret)
- Lkhouf men b3id rajla (la peur de loin est un caractère d’ « homme »)
- L7hila hssan men l3ar. (Vaut mieux ruser que se ridiculiser)
- Myate takhmima ou takhmima wala darba belm9ass (Cents et une réflexions vaut mieux qu’un coup de ciseaux)
- Lwa7ed howa lli ye3raf Jahdou. (l’être doit connaitre ses limites)
Ou encore :
- 7hwita 7hwitta (raser les murs : ceux qui survivent sont ceux qui savent faire profil bas. Se faire remarquer c’est signer son arrêt de mort)
Ils ont tellement répété ses proverbes qu’ils se sont inscrits dans les gènes de Morjana, reprogrammant son ADN.
Elle était interne maintenant. Elle savait faire les diagnostics. Elle se savait donc atteinte du syndrome de la « petite fille modèle », du syndrome du « premier de la classe », du syndrome de la « femme Rbatti » et du syndrome du « militaire ». Cette association pathologique la condamnait à un comportement pacifique chronique, un respect profond des lignes rouges et une sensiblité accrue à tous ce qui s’assimile à la hiérarchie. Bref, une sorte de lâcheté salutaire qui lui collait à la peau.
D’ailleurs Morjana pensait qu’un citadin n’avait plus vraiment besoin de « courage » de nos jours pour vivre dignement. Elle avait ses arguments :
Grâce au ciel notre vie moderne nous offre quelques garanties de sécurité de base.
On n’a pas besoin de prendre sa lance le matin pour aller chasser du mamouth au risque de crever de faim.
Les maisons et les villes sont protégées de nos jours. On ne se bat plus avec des brigands sur les routes. Le trajet entre sa maison et l’hôpital se passe sans accros hormis les quelques chauffards qu’elle peut croiser et qu’elle a appris à ignorer en jeune fille pathologiquement polie. Le courage ça s’apprend. Rares sont ceux qui naissent avec. S’il n’y a plus d’occasion de se battre à mains nues comment pourrait-on devenir courageux ?
Morjana comme toute native de Rabat qui se respecte, a en horreur l’idée même d’une bagarre. Jamais elle n’y prendrait part de son plein gré. Elle prônait donc d’ignorer les non civiques, les malpolis, les agresseurs du quotidien, ceux qui ne respectent pas les files d’attente ou qui grillent les feux rouges.
Ses parents ne l’ont jamais autorisée à monter dans un manège dangereux, ou même à nager en dehors des criques protégées de la haute mer par un mur de rochers (leur plage de prédilection était « val d’or », à marée basse).
Elle trouvait saugrenu de s’exposer consciemment à un danger quel qu’il soit. Fumer, boire, se droguer était équivalents dans son esprit, non pas à un plaisir, ou à un moment d’égarement mais à une attitude suicidaire. L’attitude suicidaire, s’appliquait aussi à la confrontation de l’autorité, toute forme d’autorité était respecté, crainte et ménagée.
Toutefois Morjana ne savait pas que même les formes les plus salutaires de la lâcheté avaient un seuil qu’on ne pouvait pas dépasser. La digue de « bonne éducation à toute épreuve » cède un jour où l’autre.
Ce ne fut pas quand les monitrices, sous-officiers encadrants de l’internat de l’ ERSSM, la convoquèrent pour la sermonner pendant 30 min sur l’énorme menace à l’ordre militaire que représentaient sa paire de bottines qu’elle avait laissé respirer dans son balcon.
Ce ne fut pas quand on la laissa poireauter pendant 3 heures debout dans un couloir sombre pour signer sa prise de service. Le Colonel avait surement une préoccupation qui dépassait la simple stagiaire qu’elle était, de très loin. Quand il prit sur son temps précieux pour la nation, cinq minutes pour lui signer son papier, elle lui offrit le meilleur, le plus énergique de ses saluts militaires. Celui où on entend claquer la main sur la cuisse et les talons au sol depuis l’entrée de l’hôpital. Elle en garda une trace bleue sur la fesse pendant une semaine.
Ce ne fut pas quand on lui refusa sa énième demande d’audience avec l’inspecteur pour changer de spécialité. Elle savait qu’elle en demandait trop. Elle la petite interne minable, qui n’avez même pas encore soutenue sa thèse et de ce fait était encore Élève officier, comment espérait-elle qu’un Officier supérieur aussi important s’attarde sur le choix qui déterminera son avenir insignifiant de subalterne. Elle lui trouva même des raisons profondes. Une philosophie. Toutes les spécialités se valaient. Il fallait persévérer. Il lui donnait une leçon de vie. C’était cela. Elle devait se montrer reconnaissante.
Mais ce jour-là, la digue se fissura.
Morjana était en stage pour sa première année de spécialité. Elle sortait d’une garde de nuit aux urgences du CHU d’Avicenne. (Sa promotion n’était pas encore sortie du tableau de garde). Elle arriva donc vers 9h30 à son service. Les gardes se terminent à 8h00, l’équipe de nuit doit faire une passation de consignes qui durent entre 30 min et une heure selon le nombre de patients. Ce matin-là, les urgences affichaient complet.
Comble de la malchance, elle entendit la voix de son chef de service qui venait du secteur d’hospitalisation. Une visite matinale surprise des patients était en cours. Morjana bifurqua vers la salle commune, déposa discrètement ses affaires et se dirigea vers la chambre d’où venait la voix grave profonde du Colonel Major. Ses pas étaient incertains, elle devait assumer son retard devant tout le monde. Elle passa une tête hésitante par la porte, le chef était de dos, les résidents et les professeurs qui la virent venir, écarquillèrent leur yeux, terrifiés, et certains lui firent de grands gestes muets pour qu’elle s’en aille.
Il faut dire que son chef faisait partie des derniers chefs de service de l’ancienne génération. Il suffisait qu’il tousse dans le couloir, pour que tout le monde au service se mettent aux gardes à vous, les brancardiers, les infirmiers, les stagiaires, les résidents, les internes, les professeurs, les patients, les chats, même les murs semblaient trembler. Il incarnait une autorité absolue, qui semblait faire partie de lui. Ce charisme essentiel que dégage des hommes et des femmes singuliers. Ceux et celles qui semblent être nés pour commander. Il en restait quelques-uns à l’hôpital.
Morjana se replia vers la salle la plus proche, la salle de soins. C’est une salle au milieu du circuit des chambres des patients. Sa porte était toujours grande ouverte. Il n’y avait personne. Dans les visites que dirigeait le Chef, tout le personnel devait être présents. Morjana avait le souffle court et l’esprit confus. Une nuit sans beaucoup de sommeil n’aidait pas.
« et si en sortant il se retournait et me voyait là ? cachée comme une voleuse ? que vais-je lui dire ? que j’inspecte le stock de médicaments ? que je snobe la visite ? »
Elle avança son pied vers la sortie.
Elle s’imagina aussitôt, rejoindre la visite avec courage, et se faire lynchée par la langue acérée de son chef qui arborait toujours un petit sourire méprisant. Ou encore essuyé l’une de ses colères mythiques. « et s’il m’insultait ? s’il me mettait dehors ? et s’il m’invalider mon année ? »
Ses jambes se paralysèrent.
Elle s’auto représentait, debout, penaude au milieu de la salle des infirmiers, avec les trentes paires d’yeux qui la scrutaient avec pitié.
« Je ne suis pas en tort ! J’ai passée ma nuit à travailler et là j’arrive directement de ma garde » elle regretta la tasse de café qu’elle prit se matin du distributeur. Peut-être que les cinq minutes que ça avait pris lui aurait évité d’être en retard.
« je n’ai rien fait de mal ! je n’ai rien fait de mal »
Le temps passait. Le groupe se déplaça vers une autre chambre. Ils ne tarderont pas à passer devant la cachette de fortune (ou d’infortune) de Morjana. Certains de ses amis, et même des professeurs se retournaient inquiets pour la chercher des yeux. Elle les observait du coin de la porte.
Deux choix s’offraient à elle, se cacher sous un bureau, comble du ridicule, ou se résigner à affronter les foudres de l’ancien.
Au fond d’elle-même se livraient bataille, son bon sens (la logique), qui trouvait absurde toute son hésitation, ses craintes et sa tentative de fuite, et son essence : sa lâcheté chronique (la sagesse) qui lui avait sauvé la vie jusque là. Se montrer, c’est se faire remarquer. Et plus est dans une situation de faute. C’était contre tous ses principes de base.
Le groupe tarda dans la deuxième chambre. Morjana ferma les yeux. elle n’en pouvait plus de sa cachette. Elle avait l’impression que les tables et les ordinateurs se moquaient de sa situation de souris prise au piège.
Elle s’avança vers la porte de la chambre. Cette fois ci son chef lui faisait face.
–Mes devoirs mon Colonel major
–Tiens tiens, une retardataire
Toute l’attention de la salle était sur elle. Tout le monde retenait son souffle.
–Je suis désolée, j’étais de garde aux urgences à avicenne. La passation a pris du temps.
–et qu’est-ce que vous apprenez dans ces gardes ?
Morjana leva sur lui un regard perplexe. Qu’est-ce qu’on apprenait dans ces gardes ? c’est profond comme question. Pouvait-on répondre à cette question après une nuit de garde, certainement pas.
–Rien mon Colonel Major.
La réponse lui échappa. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Elle ferma instinctivement les yeux et les poings s’attendant à être crucifiée.
–Rien du tout, effectivement. Vous avez perdu votre temps pendant que nous ici, nous avons appris beaucoup de choses.
Le colonel major ricanait triomphant.
Elle avait répondu juste. C’était incroyable. Elle jubilait à l’intérieur. Elle resta cependant figée sans réaction.
–Auscultez cette patiente, dites-moi ce que vous entendez. Lui ordonna t il
Morjana s’empressa de mettre son stéthoscope et pria la patiente de se découvrir le thorax. Elle essaya de se concentrer. Ses mains tremblaient légèrement. Dans ses oreilles, c’était son cœur à elle, qu’elle entendait battre.
–Un souffle
Elle n’était pas sure. Le bruit était trop discret.
–Oui mais quel type de souffle ? Qui peut me répondre ?
Son chef s’adressa cette fois à tout le monde.
L’attention se déplaça. Le groupe se détendit. Le Chef était finalement de bonne humeur ce jour là.
Morjana se sentit bête. Elle était restée cachée pendant 20 longues minutes à ruminer du noir, pour pas grand chose finalement. Le souvenir de ce jour-là est amer et doux à la fois. Morjana méprisa son naturel lâche, mais elle apprécia cette bouffée d’adrénaline qui la poussa en dehors de la salle de soin. Nos peurs sont le plus souvent plus grandes que la menace réelle. Elle aura au moins appris ça grâce à cette garde.
A partir de ce jour-là, elle se promit de ne plus se cacher ; dans des salles de soins, ou derrière la sagesse de ses parents. Elle se découvrit un penchant nouveau pour l’affrontement.
Quelles en seront les conséquences ? dangereuses à coup sûr. Aller à l’encontre des préceptes de ses ancêtres n’a jamais apporté la sérénité à personne. Mais elle ne pouvait plus faire marche arrière. Une fois que la digue est fissurée, elle cède, un jour ou l’autre.

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