» Dans ce blog je partagerais avec vous, des chroniques, des contes et des nouvelles.
Longtemps gardés dans mes tiroirs je les expose enfin. A travers ce blog mes écrits pourront respirer, inspirer peut-être, amuser certains et en faire rêver d’autres.
Je tiens à souligner qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. Toutes ressemblances avec des faits ou des personnages réels est strictement fortuite.
J’ai hâte de recevoir vos retours et vos réactions.
Très bonne lecture « 

Bouchra Belefquih

Qui parmi nous ne se souvient pas de ses premières fois ?

L’incertitude, les doutes, les maladresses, l’ivresse des premières fois.

Bref, vous me comprenez !

Quand on démarre un cursus de formation professionnelle, ce qui est le cas des études médicales, nombreux sont les gestes à apprendre, nombreuses sont donc les premières fois. (Ceux qui croyaient que j’allais parler d’autres choses se sont lourdement trompé.)

Et comme du temps de Morjana, les premières fois se pratiquaient sur des patients volontaires ou non. Chaque première fois prenait une dimension humaine qui la grave dans l’esprit.

Morjana se souvient de toutes ses premières fois ou presques.

Son premier patient était un jeune homme qui souffrait de la maladie de Vaquez ou polyglobulie primitive. Morjana se souvient de ses traits fins, de son sourire encourageant, de son regard blasé par plusieurs années de souffrance. Elle, jeune apprentie médecin sans expérience, elle eut droit à un premier patient expérimenté. Il jouait le jeu sans rechigner, il se laissa donc examiner une millionième fois par Morjana.  Instruit, il alla même jusqu’à lui expliquer la physiopathologie de sa maladie, les différentes phases par lesquelles il est passé et son traitement de l’époque. Elle se rappelle encore combien elle s’était appliquée pour rédiger sa première observation. Combien elle était nerveuse quand elle la présenta au moment de la visite. Et combien elle était fière et reconnaissante à son patient quand la prof l’encouragea.

Sa première injection est une intramusculaire. De l’eau physiologique, injectée en placebo pour une crise d’hystérie dans les urgences. Ethiquement, je ne suis pas sure de ce que ça vaut mais l’effet était magique. La patiente, une jeune femme qui arriva sur un chariot suite à un différent avec sa mère, souffrant de difficulté à marcher, à respirer, se releva sur le champ après l’injection guérie par le contact de la seringue. La médecine moderne n’est plus tendre. Les femmes en crise d’hystérie étaient soignées par des orgasmes médicalement provoqués, de nos jours elles n’ont droit qu’à des piqûres.

Morjana se rappelle aussi son premier patient de sexe masculin avec une crise d’hystèrie. Le pauvre homme se plaignait d’une douleur insoutenable à l’anus. L’examen ne trouvait rien qui expliquerait la douleur. Le patient était agité, souffrant. Morjana se sentie impuissante. Un ancien interne vint à son secours, il prit le patient à part et au bout d’une demi-heure de discussion soutira de lui sa vraie souffrance, il avait perdu la même année, son boulot puis son mariage. Une piqure de placebo réussie à guérir sa douleur physique.

Des patients avec des douleurs elle en avait vu. Mais sa première consultation de douleur à l’INO (institut national d’oncologie) elle ne l’oubliera jamais. Une femme sensée avoir 42 ans mais qui en faisait 60 ans, venait à sa consultation accompagnée de son mari. Elle était suivie pour un cancer du col de l’utérus, à un stade avancé. Aux questions du spécialiste, qui s’enquérait de son état, elle répondait par des « hamdoullah » résignés.  Son mari la raccompagna à la salle d’attente puis revint voir le médecin. On était surpris de le voir revenir, quand il s’assit devant nous et commença à pleurer. L’image de cet homme, dans la force de l’âge, avec sa moustache et sa veste de costume sur sa fou9ia, qui pleurait restera gravée dans l’esprit de Morjana. Il sanglotait sans un bruit et répétait inlassablement : « elle ne dort plus, elle ne dort plus. Il faut faire quelque chose, les médicaments ne font rien, elle a mal. Elle ne dort plus. Faites quelque chose. »

Il n’y avait pas grand-chose à faire. C’était la première fois que Morjana faisait face aux limites de la médecine moderne. L’expérience lui montrera qu’elles sont innombrables. Si les études de médecine peuvent induire un faux sentiment de puissance, tellement la médecine moderne a fait de progrès, l’exercice de la médecine lui, est le meilleur apprentissage de l’humilité. Chaque jour, on butte contre nos limites, chaque patient est un mystère sur lequel nos connaissances ne lèvent qu’une partie du voile. La guérison est un processus où nous ne servons que de guides. Nous le savons. Grande est notre reconnaissance quand un patient nous remercie de l’avoir accompagné vers la guérison. C’est la partie la plus gratifiante de notre métier.

La première fois qu’un patient remercia Morjana, elle fut prise par surprise. Un patient auquel elle venait de faire une injection la remercia de ne pas lui avoir fait mal. « llah yerhamlik lwalidine[1]» lui dit-il. Quelle prière peut surpasser celle-là ?

Morjana eut du mal à effacer, ce jour-là, le sourire béat qui se dessina sur ses lèvres. Elle était devenue utile. Ses parents, grâce à elle, à défaut d’argent, gagnaient désormais des prières en récompense de leurs années de sacrifices.

Les études médicales apprennent aussi le sacrifice. Les heures de sommeil, le confort, les loisirs sont troqués contre les nuits blanches entre les pages des bouquins, ou entre les murs des hôpitaux.

La première garde de Morjana fut une garde volontaire. C’était l’été après sa troisième année de médecine, elle voulait voir comment se passait une garde aux urgences.

Les internes que Morjana vénérait à l’époque, étaient ravis d’avoir de la main d’œuvre supplémentaire dans le chaos du bloc « porte », les urgences chirurgicales.

Morjana put réaliser ses premiers points de suture ce soir-là. Le pauvre patient aurait trébuché en sortant d’un pub.

Elle se rappelle très bien cette suture, la blessure lui barrait le côté gauche du front. A la fin de l’ouvrage de haute couture de Morjana, le patient avait le logo de « Nick » en haut du visage.

Elle n’en était pas peu fière. L’interne et l’infirmier du « bloc porte » ont en rigolé longtemps.

Morjana ne ferma pas l’œil cette nuit là. Elle était envoutée par l’agitation et l’activité chaotique des urgences d’Avicenne. Ce soir-là, elle sut qu’elle n’avait pas raté son choix de carrière.

Pourtant, il lui arrivait de douter. De remettre en question sa décision de faire médecine. Elle ne douta pas le soir où elle vu mourir un patient pour la première fois. Elle fut cependant profondément bouleversée.

Le défunt, était hospitalisé en salle de déchocage. Elle était encore en quatrième année, pendant une garde volontaire. Elle vérifiait les dossiers des patients quand elle le vit prendre une inspiration profonde, se retourner, puis cesser de respirer. Une fraction de seconde séparait la vie, de la mort. Le patient âgé de 75 ans, avait un GCS à 3, il était condamné. Morjana trop jeune et peu expérimentée, ne comprit pas qu’on ne s’acharne pas pour le ressusciter. Elle ne saisissait pas encore qu’il fallait aussi savoir laisser partir. Elle mit du temps à se remettre de sa première rencontre avec la mort.

Mais un décès en particulier la marqua à vie. Le premier patient qu’elle allait perdre en tant qu’interne. Elle était de garde pour 24h dans les urgences médicales. Il était 20h. C’était l’heure maudite de changement d’équipe. Un jeune homme arriva en arrêt cardio respiratoire. Elle ne trouva personne pour l’épauler. Elle essaya d’appeler à l’aide. Elle ne trouvait personne. Les couloirs était vide, pas de brancardier, pas de surveillant général, pas d’infirmiers, pas de major. Elle poussa seule le brancard. Chercha sans les trouver le matériel dans les tiroirs de la salle de déchocage.. Elle s’acharna à faire seule le massage cardiaque, à aspirer le pauvre patient en utilisant les sondes des autres patients à côté.  L’équipe du soir avec son matériel, arriva en trainant des pieds. Ils rejoignirent les efforts de réanimation de Morjana. C’était trop tard. Elle dut le déclarer décédé après plus de 45 minutes d’efforts. Ce soir-là, elle broya du noir. Ce décès-là, la fit douter du bien fondé de sa décision de devenir médecin. Elle en voulait aux équipes de jour qui se permettaient de quitter une garde avant l’arrivée du relais, elle en voulait aux équipes de nuit de se permettre d’arriver en retard pour prendre un poste de garde. Elle en voulait au surveillants qui ne mettaient pas à disposition du matériel de réanimation en quantité, à ceux qui emportaient les clés des placards, à ceux qui ne  ramenaient pas ses clés à temps, elle en voulait au système de tolérer ce laisser aller, elle s’en voulait à elle-même. De ne pas avoir pu sauver ce patient. Continuer à travailler ce soir-là, ne signifiait il pas accepter de travailler dans ces conditions lamentables ? Accepter de travailler, ne la rendait il pas complice de ce décès, de tous les décès antérieurs et à venir ?

Ce soir-là, elle perdit le nord de sa boussole. Elle se réfugia dans la salle de garde. Pleura. Puis s’essuya les yeux et regagna son poste. Elle était de garde. Ses états d’âmes pouvaient attendre, pas ses patients.  Son collègue qui a dû rester à la salle de consultation sans pause depuis deux heures l’attendait aussi. Ce soir là ils soigneront des dizaines de patients, ils en sauveront quelques-uns.

Le lendemain, Morjana écrira son premier rapport pour dénoncer les conditions qui ont menés au décès du jeune homme. Ce ne sera pas le dernier. Les urgences aujourd’hui sont bien meilleures comparées à ce qu’elles étaient du temps de Morjana. Elles continuent de tourner et de sauver des gens chaque jour, grâce aux équipes médicales et paramédicales qui se relayent jour et nuit sans arrêt. Qui poussent les choses vers le mieux, un geste à la fois, une garde à la fois, un rapport à la fois.

Morjana se rappelle de ses premiers fois,

Le frisson de sa main qui fait sa première incision, la résistance du trocart pour sa première ponction lombaire, la couleur du liquide de sa première ponction d’ascite, sa joie quand l’air venait de sa première ponction thoracique, les larmes du petit patient quand elle lui mettait son premier plâtre, les cris de la maman pour son premier accouchement, son premier malaise dans une salle d’opération, le gout amers des remontées acides quand on se rend compte qu’on a pris le mauvais tube, le mauvais trocart, la terreur paralysante de ses premières erreurs.

Ses premières joies et ses premières déceptions qui la définirons pas seulement dans son métier de médecin, mais aussi dans sa vie de femme.

Et vous ? vous rappelez vous de vos premières fois ? celles qui vous ont amusées ? celles qui vous ont marquées ? celles qui vous définissent encore aujourd’hui ?


[1] Que Dieu bénissent tes parents

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