« Ne me laissez pas seul au bureau avec ses deux-là »
La demande de son chef de stage prit Morjana de cours.
Ils étaient trois résidents dans son bureau. Leur chef était relativement jeune. Ils les avaient pris sous son aile depuis leur arrivée au service. Il parlait fort, il rigolait fort, il gueulait, il fanfaronnait, il jurait, et il disait ce qu’il pensait, presque sans filtre.
Il était du genre à intimider, plutôt qu’à être intimidé. Quand il confia à ses résidents, son appréhension de se retrouver en tête à tête dans son bureau avec deux jeunes externes plutôt jolies, les trois n’en revenaient pas.
— Et comment tu voudrais qu’on fasse ?
Morjana le tutoyait, car il leur avait imposé de le tutoyer. Il était du genre à se sentir jeune et à vouloir le rester.
–Dès que vous les voyez se diriger vers le bureau, l’un de vous doit venir pour rester avec moi.
Les deux amis de Morjana, se mirent à rire doucement. Car tout sympathique qu’il pouvait se montrer, il n’en demeurait pas moins leur chef. Et puis il était autant fameux pour ses crises de colère que pour ses blagues salaces.
— Tu as besoin de gardes du corps, répéta Morjana.
Elle était la seule à oser le contrarier.
— Peut-être!
Le Chef se mit lui-même à rigoler. Il regarda les deux résidents mecs et leur fit un clin d’œil entendu avant de continuer.
— Si tu avais vu la jeune externe tout à l’heure, incliner la tête avec sa chevelure noire qui tombe sur son épaule pour me demander si j’aimais le chocolat, tu aurais compris pourquoi j’ai peur.
Morjana était perplexe.
Elle imaginait son chef, devant la jeune externe audacieuse et l’image du tigre qui fait marche arrière quand une gazelle ose s’approcher de lui, s’imposa dans son esprit.
Elle s’amusa d’avoir comparé son chef à un fauve, et repris la discussion.
Ils parlèrent de tout et de rien. Des travaux de recherche, aux rendez-vous café du soir. Morjana regagna le service.
Elle n’était pas du genre à surveiller les gens ou à les observer. Pour le championnat mondial du tberguigue, l’équipe nationale ne ferait surement pas appel à Morjana. Mais la supplication de son chef suscita chez elle une curiosité malsaine vis-à-vis des deux jeunes externes « aguicheuses » !.
Deux jeunes filles comme les autres, qui certes n’oublient pas de se peigner le matin, ni de mettre une ligne de Khol avant d’affronter le monde, mais qui du reste, arrivent à 9h du matin comme les autres, sortent à 15h comme les autres, utilisent comme les autres des formules de politesse pour s’adresser aux résidents et aux profs, et galèrent comme tout le monde, pour boucler leur internat et avancer dans la vie.
— Elles doivent bien cacher leur jeu ! se surpris à penser Morjana.
Son amitié pour son chef de service l’aurait poussé vers l’hérésie?. Elle!, féministe convaincue!, elle pense donc comme les hommes ! et pas comme les meilleurs d’entre eux.
Elle pense comme ceux qui s’amusent à traiter les femmes d’« aguicheuses » à tort et à travers. Alibi idéal des violeurs, des harceleurs de toutes espèces.
Quelle horreur !
Il faut dire que Morjana pratiquait le féministe avec modération. Loin des extrêmistes qui considèrent que les femmes n’ont aucune responsabilité dans la perpetuation des traditions patriarcales, qu’elles seraient victimes d’une sorte de conditionnement culturelle de leur subconscient qui les « dédouanerait » de toute complicité, Morjana attribuait aux femmes une volonté propre. Elles seraient autant à blâmer que les hommes pour tous les travers de notre société. Si les féministes, les vraies, se positionnent comme défenseuses de toute la gente féminine contre toute la gente masculine. Morjana se défend elle-même, contre tous et contre toutes. En termes de stratégie, elle a encore des progrès à faire.
Elle se demanda donc quand elle se retrouva avec ses copines, ce qui définie « une femme aguicheuse » ! les critères pour un profil « type » de la tentatrice dangereuse qui peut faire trembler un chef de service ; Colonel qui plus est !
— Toutes les femmes sont aguicheuses ! lui répondit Aya.
— Aucune ne l’est ! rétorqua Izza
Les amis de Morjana s’esclaffèrent.
Elles avaient peut-être raison, soit on considère la femme avec un grand « F » comme une séductrice née, soit on considère que c’est une sainte promise au panthéon des anges. Il fallait choisir son camp.
Essayons d’être pragmatique, et d’appliquer la logique à l’analyse de cette situation.
En partant du principe que les femmes sont des êtres humains comme les autres (principe fondamental de l’égalité des genres), leurs actes sont motivés par une intention. On ne peut donc juger l’acte sans questionner l’intention sous jacente.
Un sourire, le même sourire, peut tout aussi bien être innocent, si l’intention derrière n’est autre que le souci de politesse, comme il peut être coquin, si l’intention derrière est de séduire.
L’observateur, à moins d’être en possession d’une boule de cristal, n’arrive que très rarement à déchiffrer les intentions des gens.
Morjana, ne pouvait donc rien dire des motivations des deux jeunes internes. Fallait-il creuser ? Elle n’en avait pas envie.
Elle pouvait par contre voir que leur démarche, leur cadeau, et leur sourire, ne laissez pas indifférent le chef de service.
En leur présence, il parlait encore plus fort, riait avec gêne, et chercher ses résidents du regard.
Les deux collègues de Morjana, jouaient le jeu, et s’évertuait à lui servir de chaperons pendant les 4 semaines qui restaient dans la durée de stage des jeunes filles.
Morjana quant à elle, évitait de se retrouvait dans cette situation.
D’une part elle ne s’expliquait pas les motivations de son chef !
Avait-il peur des rumeurs ?(dieu sait qu’il y en a tellement sur lui que la présence d’un résident de plus dans le bureau ne suffit pas à les arrêter)
Craignait-il de céder à la tentation ? (S’il y avait un risque, Morjana préférerait ne pas être impliquée de près ou de loin dans les affaires personnelles des autres)
Voulait-il s’amuser ? partager le spectacle pathétique des tentatives de séduction vaines des jeunes écervelées, avec ses nouveaux amis résidents ? (le spectacle de la déchéance de la gente féminine n’était pas du goût de Morjana !)
Et puis quelque chose la gênait dans le fait que son chef considère sa présence à elle, comme une protection contre la présence séductrice des internes.
Elle n’arrêtait pas de se regarder dans le miroir et de se demander : ce qui en elle ressemblait à ses deux collègues masculins ?
Son regard sévère ? ses lèvres gercées par manque d’hydratation ? ses cheveux gras car elle avait la flemme de les laver chaque matin ? sa tenue de bloc blanche oversized ? ses petits yeux cernés par ses nuits blanches ? son élocution sèche ? sa démarche de soldat perdu ? sa concentration sur sa carrière ?
Quel est le profil type de la femme « chaperone » ? de la femme « garde du corps » ?
Pfffffff ! il va lui falloir une cure de désintox, loin des élucubrations de son chef éternellement jeune.

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