La relation des médecins officiers féminins avec la tenue est « compliquée »
Morjana a du mal à le concéder devant ses collègues masculins.
Mais face à leur vestes ajustées, leurs pantalons repassés ; leurs chaussures cirées scintillantes ; sa tenue grise débraillée qui date de ses années d’étude lui donnait un air pathétique.
Elle était médecin spécialiste depuis deux ans déjà ; à aucun moment il ne lui ait paru nécessaire de s’offrir de nouvelles tenues bien taillées dignes de son rang.
La vérité c’est qu’elle ne se rappelait devoir porter sa tenue que lorsqu’elle est convoquée à l’inspection, ou qu’elle doive se déplacer à l’état major, chose qui n’arrive pas souvent.
Commence alors la quête fabuleuse des accessoires ; Car la tenue n’est pas seulement une veste, un pantalon, une chemise, il lui fallait la ceinture réglementaire, la casquette, l’insigne de la casquette ; les insignes de col, l’insigne de pôche, la cravatte…accessoires que les filles, du moins Morjana et ses amies semblaient avoir beaucoup de mal à garder.
Une fois, Morjana n’arrivait même pas à retrouver ses épaulettes avec son grade.
Sans apparats et accessoires la tenue perd toute sa signification, sa raison d’être.
Le militaire n’a même pas besoin de parler que ses semblables ont déjà reconnu son corps d’appartenance, son statut d’officier ou pas, son grade et même son Curriculum vitae grâce aux décorations qu’il exhibe fièrement sur sa tenue.
Les plus perspicaces peuvent même juger de sa fortune selon la qualité du tissu de sa tenue et la distinction de la coupe et de la couture.
Morjana se rappellera toujours sa visite avec son père chez le tailleur juif très connu de l’avenue Mohammed V, recommandé par un voisin qui n’appartenait manifestement pas à la même classe sociale.
Son père lui racontait très enthousiaste que les généraux confiaient leurs tenues aux mains habiles de cet artisan.
Les honoraires de l’« artiste », annoncés dans son salon d’accueil en cuir avec la hauteur de plafond impressionnante de l’appartenant style osmanien, ont très vite eu raison de l’enthousiasme de son papa.
Ils durent demander conseil à des officiers moins gradés pour choisir le tailleur efficace et bon marché qui lui confectionnera sa première et dernière tenue.
Enfin une grise et une beige bien entendu.
Être militaire c’est aussi s’adapter aux saisons, une tenue beige légère pour l’été, et une grise plus épaisse pour l’hiver.
Morjana, malgrè sa négligence, n’en aimait pas moins la tenue. Enfin le concept de « tenue ».
L’uniforme confirmait son appartenance au groupe, elle était fière de porter les couleurs de son corps sur les épaules et autour de la tête, elle aimait bien les insignes de col qui étaient de petites représentations dorées du caducée de médecine. Les officiers pharmaciens en avait de différentes.
Elle trouvait ses collègues masculins élégants dans leurs costumes. La tenue donnait de l’allure même aux plus timorés d’entre eux.
Elle admirait ses anciennes avec leurs jupes ajustées, leur vestes cintrées bien taillées. Il y avait en effet, des Femmes officiers médecins qui prenaient au sérieux leur apparence en toutes circonstances.
Ceci n’était pas le cas de notre héroîne et de ses amies.
La veille de la convocation ou le jour même, elle devait aller prendre les épaulettes de chez l’une, courir au service chez l’autre pour la cravatte et la ceinture, supplier un ancien pour les insignes du col et de la casquette.
( la casquette au moins elle était sure de ne pas la perdre parce qu’elle lui était utile au quotidien, bien en vue, derrière le pare-brise arrière de la voiture, les militaires comprendront pourquoi.. ).
Un jour elle en était même réduite à emprunter la tenue beige complète de sa collègue, parce qu’elle ne savait plus où elle avait rangé la sienne.
Chaque fois, elle se maudissait de ne pas prendre soin de son uniforme. Chaque fois elle se promettait d’en confectionner un tout neuf, d’acheter des accessoires clinquants.
Une fois l’urgence endiguée, la priorité de la tenue reculait petit à petit derrière d’autres priorités de sa routine de médecin et de chercheur.
Un jour, elle en était sure, elle se retrouvera dans une situation qu’elle ne pourra pas régler.
Un jour, elle ne trouvera personne pour la dépanner.
Ce jour là, elle ne pourra échapper à la sanction.
Elle connaissait l’histoire de cette médecin fraichement diplômée, qui devait récupérer son passeport à l’état major pour un départ en stage à l’étranger le lendemain matin et qui avait perdu l’une de ses épaulettes.
Elle ne trouvait le rectangle de velours avec les deux galons nulle part.
Que faire ?
L’ancienne aurait retourné le problème sous tous les angles, aucune solution ne se dégageait.
Elle du se rendre à l’évidence.
Elle se regarda longuement dans son rétroviseur, démarra sa voiture, trouva péniblement un stationnement proche de l’état-major.
Elle descendit, ajusta sa veste, tapa sur ses cuisses pour éliminer les plis de son pantalon.
Elle vérifia l’éclat de ses chaussures noires.
Elle avait une épaulette de couleur « rouge bordeaux » à droite et une épaule gauche vide qui lui donnait un aspect déséquilibré.
Elle ferma la portière de la voiture et utilisa la fenêtre comme miroir.
Elle détacha d’un air déterminé ses longs cheveux qu’elle avait attaché en chignon élégant le matin (quand elle espérait encore retrouver des épaulettes). Les cheveux attachés, pour les filles, font partie de la tenue au même titre qu’être rasé de prêt pour les garçons.
Mais avait-elle d’autres choix ?
Sa chevelure noire épaisse et longue s’éparpilla sur son dos. Elle l’a rejeta par-dessus son épaule gauche en espérant masquer l’absence de l’épaulette. Elle fixa sa casquette sur la tête. Se regarda longuement dans le verre de la portière. Soupira brièvement et d’un pas déterminé se dirigea vers l’état-major.
Elle a du prier tous les saints et les marabouts du Maroc, d’ Afrique et du monde entier pour que sa supercherie passe.
D’abord la portière, ne pas regarder les gardes dans les yeux.
Regard fixe et lointain.
Marcher sans se retrourner, sans courir pour que ses cheveux ne bougent pas mais sans trop flaner non plus.
Ne pas attirer l’attention, ne croiser le regard avec personne.
Elle était en mission suicide.
Tourner vers le bon batîment. Ne pas sourire, ne pas discuter.
Demander son passeport. Elle veut juste son passeport pour refaire le chemin dans la direction opposée.
Elle arrivait à peine au bureau concerné, venait juste de demander le sésame vert, quand un sous-officier lui demanda de le suivre sur ordre de son général. On l’avait démasqué.
Elle soupira à nouveau. Curieusement la tension qui crispait son corps diminua. Elle aura essayé.
Garder la face, ajuster ses cheveux sur l’épaule « nue ». Dépoussièrer son unique épaulette ;
Ajuster encore sa veste et entrer derrière le sous-officier qui l’annonçait.
Faire claquer les talons en saluant, se présenter.
Ses cheveux lachés, tranchaient avec la rigueur et l’énergie qu’elle mettait dans l’exécution du rituel militaire.
Le Général la regarda amusé.
« Ma fille, personne ne vous a pas appris à bien vous coiffer avant de vous présenter devant vos supérieurs ? »
« Vous voulez dire? » demanda t elle. Ultime et vaine tentative.
Le haut gradé paru agacé.
« Ramassez vos cheveux immédiatement, vous êtes à l’état-major ! »
Le silence qui s’ensuivit, n’enchanta guère le général.
Elle rétorqua enfin, sans bouger
« Je ne peux pas »
Elle avait beau retourné encore une fois, la situation dans sa tête elle n’avait pas d’issu.
Le général allait se mettre dans une colère noire, quand la pauvre écarta ses cheveux en cascade pour montrer son épaule « vide », avant de les lâcher dessus aussitôt.
« Je dois rejoindre mon stage demain, je n’ai pas eu le choix » balbutia-t-elle
Il n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles.
« Vous les médecins, les femmes… »
Il semblait hésiter entre la sanction et le fou rire qui le prenait par surprise.
Il se retint et la chassa de son bureau. Ordonna à son secrétaire de donner vite son passeport à la malheureuse et de l’escorter au plus vite et par le chemin le plus court et le plus discret vers la sortie.
Hors de question de laisser défiler à sa guise cette énergumène éhontée dans l’enceinte la plus sacré de l’armée.
A chaque fois qu’elle se rappelait cette histoire, Morjana ne pouvait réprimer un large sourire. Son ancienne a eu la chance de tomber sur un supérieur indulgent (ou peut être que les prière aux marabouts étaient efficaces).
Elle ne sait pas si elle aurait osé, dans les mêmes circonstances, se présenter à une convocation avec une tenue non réglementaire.
Son ancienne ne le fit ni par courage, ni par rébellion. Elle le fit surtout par dépits ( un peu aussi par bêtise).
Sa mésaventure est devenue un mythe dont la morale est implacable. Toujours avoir une tenue bien entretenue et prête quand on est un militaire qui se respecte, avec deux épaulettes qui exhibent le bon grade.
Encore faut il s’en assurer avant la prochaine convocation!

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