Qui n’a jamais eu envie de se venger de son supérieur ?
Nous avons tous eu un jour, à tort ou à raison (bien qu’il ait toujours une posture de victime, un subordonné n’a pas toujours raison), ce sentiment d’injustice, d’oppression, d’impuissance, face à une décision, une injonction ou une maltraitance plus ouverte de la part d’un ou d’une supérieur(e) hiérarchique.
Ce sentiment est encore plus présent, quand la loi ( car oui les militaires ont leurs propres lois), ne se contente pas de t’interdire toute réaction, mais t’oblige à obtempérer.
Il ne reste alors devant l’ « opprimé », que de se réfugier dans les bas-fonds noirs de son esprit pour couver sa rage, ou de fantasmer sur une manière de s’apaiser.
Eh oui les relations hiérarchiques sont complexes, s’il est difficile de diriger, il est encore plus difficile d’obéir.
Morjana avait un mécanisme de défense, à chaque fois qu’elle subissait ce qui lui semblait être une injustice, elle puisait la force de « plier », dans l’empathie de ses amies. Elle avait en quelque sorte un groupe de soutien.
Elle ne se rappelle pas ce qui s’était passé ce jour là, elle ne peut pas avec le recul dire si elle avait raison ou tort. Elle ne se rappelle que de la colère noire qui embuait ses yeux, de la rage qui lui serrait la gorge et les poings et d’une envie de fuir qui poussait ses jambes vers l’extérieur du service.
Elle avait pourtant conclu sa réunion avec la bonne formule.
« A vos ordres » avait elle répondu,
s’était mordu l’intérieur de la joue jusqu’à sentir le goût métallique du sang dans sa bouche pour ne pas répondre
, s’était concentré sur la douleur de sa blessure pour ne pas s’indigner de la blessure de sa dignité,
Elle avait compté les minutes, les secondes pour sortir du bureau de son chef.
Elle ne sait pas comment elle s’est retrouvée dans le bureau de son amie. Puis elle a raconté.
Elle a craché, vomit son histoire devant sa collègue.
Celle-ci avait appelé, les autres.
Elles ont toutes pu venir ce jour là
Elle revomit, recrachait toute sa colère, sa misère, son impuissance
Elles ont toutes écouté
Dans leurs yeux, pas de compassion, pas de pitié
Elle a vu dans leurs yeux, toutes leur colère, leur misère, leur impuissance
Elle s’est vu
Elle s’est écouté
Puis l’une d’elles offrit un chocolat, l’autre un café
Et l’une d’elles raconta une histoire.
« Tu sais, l’autre jour, un médecin officier supérieur avait maltraité un jeune médecin qui n’était même pas dans son service, comme ça de but en blanc. Le jeune ne lui avait pas rempli le papier qu’il voulait. Il l’a insulté devant tout le monde, l’a menacé de bloquer sa carrière.
- Le jeune n’a pu rien faire. Même pas s’indigner des insultes. Son supérieur direct lui a ordonné de laisser couler.
- La vieille musique
- Oui mais il n’a pas laissé couler
- Ah bon ? qu’est-ce qu’il a fait ?
- Il a mis une annonce de vente de voiture sur Avito, avec le numéro de l’officier qui l’avait agressé.
- Nooooon, il a pas fait ça !
- Si, si, il parait que le prix annoncé de la voiture était si intéressant que le pauvre officier aurait reçu 100 appels/jours, durant 4 jours.
- Tu exagères
- Peut-être, mais ce qui est sûr c’est que le jeune médecin, s’est délecté de sa vengeance. Il tenait le repos de son agresseur entre les mains. Ça l’a apaisé.
- Les subordonnés peuvent avoir des manières sournoises de réagir.
- Tu veux qu’on lui fasse la même chose, à ton chef ?
La proposition arracha un sourire à Morjana. Ses amies enchérirent
-et dès qu’il se plaint à une plateforme, on remettra une annonce sur une autre plateforme.
-On ne le lâchera que lorsqu’ils l’hospitaliseront en psychiatrie.
Morjana riait aux éclats maintenant. Sa gorge s’était desserrée, ses poings s’étaient relâchés. La perspective de la riposte avec renfort à l’appui, restaura un peu de sa dignité.
Ses amies continuèrent à raconter :
— L’autre jour, une infirmière en colère contre une médecin dans son service, s’arrangeait pour l’appeler à voix haute en présence de leur chef de service à chaque fois qu’elle essayait de sortir en douce à 15h et de signaler tous ses retards les matinées.
— Un homme de troupe avait été maltraité par un officier, depuis il lui ramenait spécialement un sandwich vide pour le déjeuner.
— 3la zinou, hadak sandwich
Eclats de rire
— Et l’autre qui appelait anonymement, la femme de son chef, pour lui raconter les aventures de son mari.
— Ça peut aller loin.
— La meilleure c’est celle qui a appelé son chef pour le draguer en se faisant passer pour une médecin avec qui elle avait eu un problème.
— C’est affreux
— Et celui qui a lancé une rumeur sur son chef, et l’autre qui lui a caché une horloge dans son bureau alors qu’il sait que son supérieur détestait le bruit répétitif des montres.
— Celui-ci s’est fait prendre. Mais il a vraiment failli, envoyer son supérieur en psychiatrie.
— Le pauvre !
— Et celle qui a renversé du café sur le sac de marque de sa chef, ou l’autre de l’eau sur le téléphone de son supérieur.
Morjana souriait sereinement désormais. Ces histoires lui apprirent beaucoup de choses. D’abord, qu’Il y avait décidément milles et une façon de se venger de son chef dans le strict respect de la loi militaire. Car aucune n’exigeait d’affrontement directe. Aucune insubordination n’était nécessaire. Toutes étaient des vengeances vicieuses et froides.
Elle apprit aussi, que les subrodonnés ne sont pas des personnes sans défense. Que toute action suscite réaction. Et qu’il ne fallait pas se frotter aux mauvaises personnes. Car si certains comme elle, se réfugiaient dans le soutien des autres ou priait en cherchant le soutien de Dieu. D’autres, n’attendaient pas le jour du jugement pour régler leur compte.
Morjana sera aussi appelé à donner des ordres et à prendre des décisions pour les autres. Elle tâchera de s’en souvenir.
Pour l’instant elle rejoignit le rire hilare de ses amies. Bien qu’elle était en admiration pour l’ingéniosité du médecin avec l’annonce d’Avito. Elle n’avait ni l’envie, ni le besoin de se venger. Ses amies avaient pu lui insuffler l’énergie pour revenir à son service et supporter encore.. Ses amies étaient le secret de sa résilience. Elles ne la laisseront jamais tomber, jour après jour.

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