» Dans ce blog je partagerais avec vous, des chroniques, des contes et des nouvelles.
Longtemps gardés dans mes tiroirs je les expose enfin. A travers ce blog mes écrits pourront respirer, inspirer peut-être, amuser certains et en faire rêver d’autres.
Je tiens à souligner qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. Toutes ressemblances avec des faits ou des personnages réels est strictement fortuite.
J’ai hâte de recevoir vos retours et vos réactions.
Très bonne lecture « 

Bouchra Belefquih

Morjana était maintenant en troisième année médecine. Elle passait ses journées à courir entre les hôpitaux pour les stages et les gardes, et les amphithéâtres pour les cours. Les journées étaient longues mais intéressantes.

Elle était fière de son nouveau tablier blanc, de son sthétoscope flambant neuf et de son marteau à reflexe.

Son égo était flatté par le regard bienveillant des infirmiers et le respect ignorant des patients.

On l’appelait désormais : « Oustada », « tbiba ».

Elle se prenait au jeu et n’hésitait pas à rajouter des gardes à son emploi du temps, question de faire durer le plaisir.

De toutes les manières on ne demandait presque rien à une externe de 3ème année,  elle ne pouvait encore rien faire. Elle observait. Elle découvrait chaque jour un aspect de son futur métier.

Avec ses congénères, ils  parasitaient les salles, « bouchaient » les couloirs, s’agglutinaient autour des lits des patients, suivaient les cortèges des visites, s’étiraient pour pouvoir observer ce qui faisaient les anciens, et couraient pour être aux premiers rangs d’un geste. Comme tout externe qui se respecte.

Elle buvait les paroles des internes et des professeurs, notait tout sur son petit carnet, et se baladait avec un livre de poche de sémiologie.

Il n’y a pas mieux que de porter la blouse et le titre de médecin, sans en porter la responsabilité. Cette légèreté ne dure que l’espace d’une année. La troisième. Plus les années avancent plus le poids des conséquences pèse plus lourd que celui de la magie des découvertes. L’euphorie cède alors la place à la routine. Une routine exigeante.

Mais Morjana n’en était pas encore là.

Elle venait d’apprendre à faire des injections. Un après-midi de « stage infirmier », qu’ils étaient sensé avoir eu en deuxième année, leur a été organisé à l’hôpital militaire flambant neuf de Hay Riad.

Morjana était ébahi par l’architecture de l’hôpital. Une entrée impressionnant donnait sur une route circulaire traversant un jardin immense au milieu du quel se trouver le bâtiment construit à l’image d’un Riad : Quatre blocs étaient disposés autour d’un jardin central. Les parterres et les parois étaient couvert de carrelage blanc. Le personnel était soit en uniforme militaire soit en tenue de bloc blanche impeccable.

L’ambiance était différente comparée aux couloirs gris et aux tenues hétéroclites du personnel au CHU d’Avicenne, où elle faisait son stage de médecine.

Pour les encadrer, une ancienne infirmière au grade de commandant (fait exceptionnel qui dénote d’une compétence particulière ou d’un fait d’armes hors du commun). La démonstration dura 2h, intraveineuse, intramusculaire, sous cutané, intradermique, prise de voie veineuse. Les externes observèrent, sans appliquer. Ils connaissent désormais le principe. Au bout de leur demi-journée, ils discutaient avec enthousiasme de l’hôpital plus que des techniques qu’ils venaient d’apprendre. Ils espéraient tous venir ici en stage.

Morjana était fière. Trois ans de tenue ont suffi à ancrer dans son esprit un sentiment d’appartenance que rien ne pourra déraciner.  Cet hôpital lui appartenait un peu, elle appartenait beaucoup à cet hôpital. Elle se projetait déjà. Elle était militaire. C’est ici qu’elle exercera. Dans ce bel établissement flambant neuf, que lui enviaient les autres.

Il était 17h, quand Morjana avec deux de ses promotionnaires se retrouvèrent devant le portail de l’hôpital,  avec 3 anciens  qui finissaient une garde. Seulement quelques EOMs attendaient un transport à cet heure-ci.

Un moment plus tard, ils virent apparaitre le minibus qui allait les ramener à l’école.

–Non, pas lui ! s’exclama l’un des anciens.

Un deuxième secoua la tête et déclara : — Allez salut, moi je prends le bus le 3 puis le 11.

Les jeunes ne comprenaient pas.

Le véhicule freina abruptement devant les jeunes en tenues. Un chauffeur en tenue, brun, de petite taille, avec un peu d’embonpoint et un visage marquait par le temps, aux sourcils noirs bien fournis mais au sourire large et aux yeux rieurs, descendit et ouvrit le panneau de la porte de manière théâtrale en s’écriant :

–Lcar dial zhiliga !zhiliga ! chkoune 9atta3[1] ?

Les deux anciens lui tendirent un billet imaginaire. Morjana et ses amies ne savaient pas quoi faire. L’énergumène leur barrait l’accès.  

–men niytek[2] ? s’exclama l’une d’elle.

Le chauffeur répondit à peine et tendit une main insistante.

Morjana moitié amusée, moitié dubitative, lui tendit un billet invisible. Il le prit, fit mine de l’examiner, puis la laissa monter. Les deux amies firent pareils.

Il s’exclama en faisant de grands gestes :

–Ah, machi dial Zhiliga hadchi ![3]

Les deux jeunes filles le regardèrent d’abord ébahies, puis en colère.

–Ibrahim, tla9na a sahbi. Rahna m3atline[4]. Apostropha l’un des anciens.

Après une brève hésitation. Le chauffeur amusée s’écarta du chemin des deux dernières passagères furieuses en leur disant :

–Ghi tlabni 3likoum lfassiane.[5]

Les deux anciens conseillèrent aux filles de bien s’accrocher à leur siège.

Ibrahim le chauffeur pris place devant l’énorme volant du minibus, mis sa musique à fond (un chant berbère festif) et démarra en trombe.

Morjana faillit tomber de son siège.

Ibrahim fonça vers l’ERSSM. Il se faufillait entre les voitures, slalomait, accélérait d’un coup, freinait d’un coup, prenait des chemins improbables. Jamais Morjana n’eut imaginé, un tel engin capable d’exécuter les manœuvres que lui faisait faire le chauffeur fou.

Il ignorait toutes les règles du code de la route ou presque. Les feux rouges lui servaient de prétexte pour donner des coups de freins qui projetaient ses passagers vers les sièges avant. Ça avait l’air de l’amuser. Morjana aurait juré, avoir vu dans le rétroviseurs, ses yeux rieurs se délecter de leur visages défaits.

Il roulait et parlait sans faire de pause. Il parlait à voix haute. S’adressant à tout le monde.

–qu’est ce qui leur a pris de transférer l’hôpital militaire  men l3akkari à Hay Riad[6] !

Il éclata de rire avant de continuer :

–Vous imaginez, le pauvre homme de troupe qui vient de sa caserne paumée pour se faire soigner. Ils sont vraiment fous de l’avoir construit à hay Riad. Il arrive à Rabat, dans un quartier de Villas..il se croira arriver en Europe.

Encore un ricanement

–jamais il voudra retourner au boulot : les jardins, la verdure, le lit, le drap, et la toubib ! Vous avez vu les toubibs dans cet hôpital. Et les brunes, et les rousses, et les blondes. Qui se penchent sur lui, avec leur cheveux longs lâchées !

Ibrahim joignait le geste à la parole, faisant mine de coiffer une longue chevelure qui tombe sur son côté droit, et mettant en place un sthétoscope invisible pour ausculter le torse du pauvre soldat imaginaire.

–elles susurrent à leur patient «  tala3 nefs[7] », nefsous tal3ate safi[8]. Jamais il retournera au boulot.

 Et il éclate de rires à nouveau.

L’un des anciens amusé l’encouragea :– ou fine khassou ykoune sbitar ?

Ibrahim fit mine de réfléchir :

–Temara, ya3koub lmansour, chi khla[9]

L’ancien renchérit :

–ou maykhadmouch fih la3yalate ?[10]

Ibrahim semblait ravi que quelqu’un prenne la pleine mesure de son discours :

–les pauvres soldats ont le cœur fragile, des médecins femmes ! c’est pas bon pour leur santé.

Il éclata encore de rire.

Morjana aggripée à son siège, assistait bouche bée à cet échange surréaliste. Elle tourna ses yeux ronds vers ses promotionnaires. L’une d’elle, ne supportait pas les coups de volant de Ibrahim. Elle se retenait pour ne pas vomir. L’autre était plus occupée à réciter tous les versets de corans qu’elle connaissait de peur de crever ce soir là qu’à suivre la discussion du chauffeur.

Le deuxième ancien, fit attention à l’air désapprobateur de Morjana. Il lui sourit amusé :

–maddich 3lih[11], il est tout le temps comme ça. Personne ne le prend au sérieux. Pourvu qu’on arrive en un seul morceau.

Après l’hôpital, Ibrahim disserta sur les ambulances qui mettaient leur sirènes pour ramener des petits pains chauds, sur les voitures qu’on faisait rouler avec l’huile de friture, il ponctuait ses assertions par des fous rires.

Oui, pourvu qu’ils arrivent en un seul morceau. Le minibus avait atteint la route côtière, l’horizon bleu eut raison de l’attention de Morjana. Il se déroula scintillant de perles de lumière blanche, jaune et rouge. Le soleil se couchait.

Un dernier coup de freins abrupte annonça l’arrivée à l’ERSSM. Jamais la vue de la grande muraille jaune et du portail en bois n’aura autant soulagée les pauvres passagers du minibus.

Ils s’empressèrent de débarquer.

Morjana était contente de retrouver la terre ferme. Le trajet l’avait finalement amusée. Cet hôpital flambant neuf ne laissait personne insensible, il a fait grand impression sur les externes rêveurs de troisième années mais aussi sur les chauffeurs fous.


[1] « le bus pour « Zhiliga », qui a pris les billets ? »

[2] « tu es sérieux ? »

[3] « Ah, ceux là, ne sont pas des billets pour « Zhiliga » ! »

[4] « Ibrahim ! fais vite mon ami. Nous sommes en retard »

[5] « C’est seulement parceque l’officier est intervenu en votre faveur »

[6] Du quartier Akkari au quartier Riad

[7] « Inspirez »

[8] Il a déjà rendu son dernier souffle

[9] Temara, Yaccoub Mansour, un désert !

[10] Et les femmes n’y travailleraient pas ?

[11] Ne fais pas attention à lui.

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