Il faisait bon ce soir-là, Morjana avait déplacé son bureau à l’extérieur, dans le balcon.
Toutes les lampes de la chambre étaient allumées pour éclairer au maximum ses cours…
Il était quasiment minuit. Elle avait mis une cassette de Julio Iglesias, en attendant l’émission radio « Bayt Assadaka ». La même cassette qu’elle n’arrête pas de tourner et retourner depuis deux heures… c’était sa phase « Julio ».
Elle marmonnait son cours, entre deux couplets de ses chansons… ça donnait une sorte de charabia sonore, qui lui allait…
Elle était en pleine préparation, et ses techniques d’apprentissage n’étaient pas toujours rationnelles…
« Je n’ai pas changé, je suis toujours ce bonhomme… le staphylocoque… Cocci Gram positif… en grappe de raisin… et toi aussi tu n’as pas changé…. Différencier staphylocoque aureus du staff blanc… ce même parfum léger. Le même petit sourire… coagula négatif… »
La porte de la chambre s’ouvrit soudain, Rim n’a pas l’habitude de frapper…
« Hayhayhay 3 la nasse, on apprend au balcon !!!! »
Elle relève la tête à peine, « et alors ?!… »
« Et alors, tu te donnes en spectacle, les bâtiments des garçons sont en face ! »
Le bâtiment des filles à deux façades, une donnant sur la mer, et l’autre donnant sur l’intérieur de l’école, le vis-à-vis n’était pas attrayant, la place d’armes, le bâtiment des jeunes (première et deuxième année) à droite et le bâtiment des anciens à gauche… du béton peint en beige… et des balcons vides…
« J’aime potasser à l’air libre ! » rétorqua-t-elle
Rim s’accouda au garde-corps du balcon, et commença à scruter les deux façades avec curiosité…
« Les lumières de toutes les chambres sont allumées, il n’y a que des “Hrrafa” fade l’école ! »
« Tu es fatiguée ?! »
« Je n’arrive pas à retenir une lettre, ça fait une demi-heure que je relis la même ligne… HIHIHI »
« Ça arrive… » Lui répondit Morjana en essayant d’avoir le ton le plus aimable possible « si elle, elle sèche, moi j’étais en pleine concentration, et là, elle me tombe dessus pour se ressourcer, je devrais peut-être lui dire de revenir plus tard…, allez vas-y, dis-le-lui… » pensa Morjana.
« Tu sais, il y avait une fille qui révisait aussi dans le balcon… » lui raconta « Rim » avec une lueur singulière au coin de l’œil…
« Ah bon ! » Morjana croyait qu’elle était la seule à oser se montrer à l’extérieur du côté des garçons.
La plupart trouvaient ça prétentieux… se montrer en train de bosser était une hérésie…
Les gens « cool » devaient être discrets, donner une image d’oisiveté pacifique… et avoir des résultats banals.
Il suffisait d’avoir ses matières (autrement dit la moyenne) … personne n’avait de mérite à cartonner dans ses examens… de toutes les façons, l’issue était la même. Tous devenaient médecins.
L’espèce à laquelle Morjana appartenait, était communément appelée « lharrafa ! », littéralement les « addicts des lettres » ou « les lettreux » peut être… une espèce qui passe sa vie, la tête fourrée dans les cours, qui passe ses après-midis aux bibliothèques et ses soirées à réviser… question de « complexer » les autres, de les essouffler.
Réviser, devant les garçons, pouvait aussi relever de la débauche… ou être une stratégie discrète de se trouver un mec… un mec bien de la même espèce, un « Harraf ».
« Dis-moi, 3 ainek fchi HAD ? Ancien ou nouveau bâtiment ? » Demanda « Rim » amusée.
« Arrête tes conneries et raconte-moi ! Qui est cette fille ? » Plus de concentration, plus de staphylocoques, « Rim » avait gagné, elles papotaient…
« Tu ne connais pas l’histoire… c’est une ancienne, une “salope”, paraît-il… mais une “Harrafa”… jamais de deuxième session, elle habitait chambre 7 au fond du couloir, tu sais la chambre qui donne sur l’ancien bâtiment, quand il faisait chaud, comme aujourd’hui, elle sortait faire des allers-retours dans son balcon, un polycopié à la main… »
« Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire là-dedans ?! Ça m’arrive aussi de réviser en marchant » Morjana était déçue.
« Rim » éclata de rire « peut être » continua-t-elle « mais est-ce qu’il t’arrive de le faire en culotte et soutien-gorge ?!! »
« Tu parles sérieusement ?! »
« Demande à qui tu veux ! Elle défilait en petite tenue sur son balcon, le soir, tous les garçons du bâtiment d’en face sortaient pour admirer le spectacle… elle avait un corps de rêve, elle les ignorait et potassait comme si de rien n’était, les pauvres garçons en perdaient le sommeil » s’excita « Rim ».
« Je doute fort que l’un d’eux ait pu bosser ces soirées-là ! » Répéta Morjana incrédule.
« Un vrai problème de concentration… » renchérit « Rim », puis elles éclatèrent d’un rire nerveux…
« Elle s’appelait “Itto”. Tu n’en as jamais entendu parlait ?! »
Ce nom ne lui était pas inconnu, « Itto » était un mythe, une légende vivante, un personnage fascinant qui hante les murs de cette école…
Elle était « salope », mais inaccessible, joueuse, mais studieuse, belle, mais cruelle…
C’était l’ancienne génération des élèves Officiers médecins filles « ziyoumate », une génération forte sans complexe et sans peur, une génération libre parfois libertine, une minorité de filles qui faisaient tourner la tête de tout un régiment de garçons…
« Rim » papota encore une bonne demi-heure avant de lâcher Morjana…
Ce soir-là, retrouver sa concentration était dur, elle fermait les yeux et elle s’imaginait comme « Itto », offrant ses formes à la brise du soir, aimant ses formes jusqu’à l’adoration, assumant ses formes jusqu’à en ignorer le jugement et le poids des regards importuns, assumant son être, son essence jusqu’à en balancer tous les tabous et les interdits… s’exhibant sans même réfléchir, juste pour le plaisir de rafraîchir son corps pendant qu’elle nourrit son esprit…
Que lui importe ce que le spectacle de son corps faisait aux garçons, qu’il les étourdisse, les embrase, les perde, peu lui importe si sa présence dérange, offusque ou fascine.
Elle ne penserait qu’à la tiédeur moite des soirées de Rabat sur sa peau avide de chaleur.
Elle ne penserait qu’aux lignes de ses cours qui dessinent son avenir, et elle ignorerait les aboiements haletants qui escorteront son ascension vers la perfection…
Que lui est-il donc arrivé de si malheureux à « Itto » la « salope » ?
Elle est médecin, elle a une famille, et elle écrase tout le monde de sa beauté, de son succès, et de sa différence…
La radio annonça 2 h du matin, Morjana vérifia que sa chemise est bien boutonnée jusqu’au cou, elle glissa un regard en coin pour s’assurer que personne ne la matait du côté des garçons et elle se replongea dans ses bouquins et dans sa vie de « Harrafa » ordinaire, discrète et complexée… Il fallait qu’elle tienne jusqu’à 3 h, elle avait deux cours de retard, puis elle dormirait, puis elle rêverait encore…

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