« Syndrome méningé : céphalées, photophobie, vomissement en jet, raideur de la nuque, avec ou sans fièvre…
… Syndrome méningé : céphalées, photophobie… »
Morjana était en troisième année, c’était la fin du mois d’Avril, elle était dans son balcon. Elle révisait. Les examens étaient prévus dans deux semaines.
L’internat est d’habitude déserté pendant les périodes de préparation aux examens.
Tous les pensionnaires partaient chez eux, pour ne réapparaitre que lorsque les examens démarraient. Même la cérémonie des couleurs du vendredi était suspendue jusqu’à la reprise des cours.
Il règnait donc un calme salutaire pour ceux qui comme Morjana avaient choisi de préparer leurs examens en restant dans l’internat de l’école.
Mais ce jour-là, il y avait une agitation inhabituelle.
Les soldats courraient dans tous les sens. On nettoyait, on refaisait la peinture de certains murs, on réparait les fenêtres, On nettoyait à nouveau. L’école se faisait belle. Les officiers encadrants étaient tous là ce matin. Certains inspectaient les chambres, d’autres vérifiaient les salles de classe et les magasins.
Tous se préparaient pour un événement spécial.
Morjana se dirigea vers la porte. Quelqu’un frappait avec insistance.
« Morjana t’a vu tout le remue ménage d’aujourd’hui ? »
Izza était plus jeune que Morjana. Elle était en deuxième année. Pourtant une amitié complice liait les deux jeunes filles. Toutes les deux, bien qu’originaires de Rabat, préféraient l’ambiance studieuse de l’internat, aux chambres douillettes de leurs maisons respectives.
Izza expliqua à Morjana que le nouveau directeur de l’école prenait ses fonctions ce jour-là. Tout le personnel se devait de se montrer sous son meilleur jour. Puis elle l’a pressa de venir dans sa chambre. « Il faut que tu vois ça. Viens vite ! »
La chambre de Izza s’ouvrait sur la façade opposée de celle de Morjana. Elle avait vu sur l’atlantique. Mais ce n’est pas le merveilleux horizon bleu que Izza voulait montrer à Morjana. Les deux copines se penchaient du balcon en ricannant. Une camionette étaient stationnée en bas.
Des livreurs déchargeaient des caisses de fruits et légumes. Les deux amies étaient fascinées par les quantités mais aussi par la variété des fruits qui étaient livrées à la cuisine du mess.
« regarde, Mechmach (abricot), Khoukh (pêche), même des Barkouk (prunes) ! j’adore lbarkouk » s’exaltait Izza
Morjana souriait : « tu crois qu’on va gouter de ça ?. C’est surement destiné aux officiers »
Izza était convaincu du contraire. Ce jour-là, ils avaient annoncé un diner amélioré. Depuis son balcon qui lui servait de tour de contrôle, elle avait vu défiler toute sorte de véhicules de livraison, de l’épicerie, du pain, de la farine et même de la viande : « Ils ont trainé une dizaine de carcasses à l’intérieur des cuisines. »
Les carcasses étaient énormes. Izza doutait de leur origine : « C’était plus gros qu’une vache »
L’intérêt de son amie pour l’anatomie bovine amusa Morjana : « tu es au courant que l’examen dans deux semaines portera sur l’anatomie humaine ? » lui rappela t-elle en riant.
Izza était fatiguée. Le manège des livreurs lui avait servi de distraction.
Morjana était aussi fatiguée. « et si on sortait manger à la médina comme hier ? » proposa t elle.
Elle avait besoin de souffler un peu. L’escapade qu’elles avaient fait hier lui avait fait bien.
Elles avaient marché depuis l’internat, jusqu’à la médina pour déguster le sandwich aux saucisses emblématique du fameux « Tbib ».
Les soldats de la porte ont du se dire qu’elles avaient perdu la tête à force de potasser. Elles avaient décidé de faire leur ballade en sweat-shirt, pantalon de treillis et brodequins. « On va se faire embarquer par la police militaire » ne cessait de répéter Morjana avec une pointe d’amusement.
C’est surement cette manie de prendre les sanctions à la légère qui irritait les officiers encadrants. Un certain nombre d’élèves médecins manifestaient une forme de détachement, dès qu’il s’agissait de rigueur militaire. Les filles, il faut l’admettre, étaient un peu plus détachées que les garçons. Leur statut d’étudiantes en médecine leur conférait un sentiment d’impunité ou au moins la certitude de pouvoir plaider des circonstances atténuantes. On pardonnait volontiers à des jeunes filles studieuses.
La sortie se passa sans incident. Mettre un pantalon de treillis était, tout compte fait, plus une effraction aux règles du bon gout qu’une atteinte aux règles de la discipline militaire.
Ce jour-là, Izza ne pouvait pas sortir avec Morjana. Ses parents passaient la prendre pour lui faire changer d’air.
« Tu vas manquer le diner amélioré » Regretta Morjana.
L’après-midi se passa avec la même agitation.
Depuis sa chambre, où Morjana avait repris ses révisions solitaires, elle voyait les chambres des bâtiments des garçons tantôt vides, se repeuplaient !. Certains pensionnaires étaient rentrés plus tôt que prévu.
Vers 18h30, Morjana s’allongea. L’heure du diner était proche. Elle était curieuse d’assister à ce diner amélioré. Mais elle n’avait pas envie de débarquer seule au Mess.
Elle essaya de se convaincre qu’elle ne devait pas être gêné, que c’était normal de descendre prendre le diner comme tout le monde, même si on était la seule fille du groupe.
L’introvertie en elle, imagina le nombre de « salut » qu’elle devrait adresser, le nombre de sollicitations auxquelles elles devrait répondre, le nombre de regards qu’elle devrait soutenir. « non, je n’ai pas envie de descendre » trancha t-elle.
Elle était entrain de chercher un biscuit à grignoter dans son tiroir, quand on frappa à sa porte.
Izza était de retour.
- Tu n’as pas diné avec les parents ? s’étonna Morjana
- Et rater lbarkouk dial l’école ? pour rien au monde ! Déclara Izza sur un ton ridiculement solennel.
Les deux copines écaltèrent de rires. Izza raconta le choc de ses parents quand la jeune fille refusa leur invitation de diner dans un retaurant. Elle avait fait tout un cirque pour que ses parents la ramènent à temps pour le diner au Mess. Se plaignant d’abord qu’ils avaient perturbé sa concentration pour les examens, elle avait ensuite protesté à coups de cris et de gesticulations avant d’admettre qu’il y avait une occasion spéciale à l’école et qu’elle ne pouvait pas manquer ça.
Les parents finirent par céder à contre cœur. Jamais Izza n’oubliera le dépit amusée sur le visage de sa maman quand ils étaient arrivé à l’école : « On dirait que tu n’as jamais mangé de fruits ! »
Izza ne répondit pas. Elle les embrassa et fila rejoindre son amie.
Morjana se surprit à trouver du sens dans la réaction de son amie.
Les fruits, elles en avaient déjà gouté, mais pas lbarkouk dial l’école !
Quand les deux jeunes filles arrivèrent au Mess, l’ambiance était à la fête. Les soldats cuisiniers et serveurs étaient tous en tenues et tabliers blancs impeccables. Ils avaient remplacés les plateaux compartimentés en inox dans lesquels on faisait le service d’ordinaire par des assiettes en porcelaine. La vaisselle et les couverts brillaient. Des petites corbeilles de fruits trônaient sur les tables couvertes de nappes blanches pour l’occasion.
La file d’attente pour le service était déjà longue. Il y’avait beaucoup plus de monde que d’habitude.
Izza et Morjana n’étaient pas les seules pensionnaires que la curiosité d’un tel chamboulement dans leur routine avait attiré au Mess ce soir-là.
Elles se mirent à table avec d’autres amis pour diner. La soirée de solitude de Morjana s’était transformé en fête grâce à la présence de Izza.
Morjana décida de ne pas dévorer sa prune (barkouka) tout de suite. Elle l’emporta dans sa chambre.
Ce soir là, elle la posa sur sa table pour l’admirer en souriant.
Lbarkouk dial l’école était en effet spécial. Il a eu la vertu de rassembler la communauté, de briser l’espace d’une soirée, la solitude du long chemin de croix de l’étudiante en médecine qu’était Morjana.

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