» Dans ce blog je partagerais avec vous, des chroniques, des contes et des nouvelles.
Longtemps gardés dans mes tiroirs je les expose enfin. A travers ce blog mes écrits pourront respirer, inspirer peut-être, amuser certains et en faire rêver d’autres.
Je tiens à souligner qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. Toutes ressemblances avec des faits ou des personnages réels est strictement fortuite.
J’ai hâte de recevoir vos retours et vos réactions.
Très bonne lecture « 

Bouchra Belefquih

–Nsiti stylo ! 

Morjana regarda incrédule l’officier qui lui tendait un stylo bille bleu. Elle n’écrit pas en bleu. Elle n’avait rien oublié.

L’officier ne fit pas attention à ses protestations, il lui glissa le stylo de force dans la main. En murmurant : « 19h »

« had tnain, had tnain » le rang bouge. Morjana devait suivre. Les filles sont toujours dans les rangées arrières de leur brigade. C’est une question de taille dirait-on !. Mais les filles ne se retrouvent pas dans les rangées antérieures quelque soit leur taille, comme dans les rangs d’une mosquée, les garçons sont devant, les filles sont derrière. Morjana ne s’en plaignait pas. Ça offre une vue d’ensemble d’être au dernier rang. C’est stratégique.

Aujourd’hui c’était salutaire d’être derrière. Personne ne faisait attention à sa panique, quand elle déroula le bout de papier autour du stylo et qu’elle trouva un numéro de téléphone.

Sa brigade bouge en cadence, obéissant à l’élève du jour qui s’égosillait assidument : « Had, tnain » (Gauche droite)

La brigade des anciens se dirigeait vers les dortoirs. Oui Morjana était une ancienne maintenant. Il était 17h, les cours étaient fini pour la journée.

« comment a-t-il pu ? » Morjana n’en revenait pas. Elle était agitée, bouleversée. Elle laissa libre cours à son indignation dés qu’elle arrive dans sa chambre. Ses six amies étaient là :

« Comment ose t il ? » n’arrêtait elle pas de répéter.

Les filles d’abord éclatèrent de rire.

–« Tajine » ?!, l’instructeur de transmission !

L’énergumène n’était pas élligible au titre d’Appolon. Petite taille, très petite taille, cheveux rêches en broussaille sur un visage rond, des petits yeux malicieux et des petites oreilles en pointe.

Décidément le physique ne semble pas complexer les hommes.

–C’est un officier, il se croit attractif ne serait-ce que pour la tenue, le grade… concluait une amie de Morjana.

La plus délurée des six cochambrières, commençait déjà à chanter : « Sla ou slam 3la rassoul llah…. » elles affublèrent Morjana du titre honorifique de « Mme Tajine »

Morjana n’en pouvait plus, elle éclata de colère. « Je dois parler à papa »

Quand on a 18 ans et quand on a des problèmes à l’école, on appelle encore son papa. Bref il ne faut pas en vouloir à Morjana. Elle a beau appartenir à l’armée depuis une année, être en première année d’université, ses réflexes d’enfants sont restés intactes.

–Ne téléphone pas avec le fixe, ils écoutent les conversations. 

Aucune de ses copines n’avait l’air choqué par ce besoin d’aide paternelle. Elles étaient toutes pétries dans la même glaise.

Trouver un téléphone portable n’était pas évident à l’époque. Seul un copain de la promotion disposait du précieux outil. Morjana attendit patiemment que Majid apparaisse dans la cour commune des dortoirs. Elle lui emprunta son téléphone et parla longuement à son papa en faisant le parcours de la cour centrale en long en large, en diagonale, en rond, en ellipse… surveillée de près par Majid qui regrettait déjà de lui avoir dit qu’elle pouvait prendre son temps. Les appels sur mobile n’étaient pas donné à l’époque.

Morjana fini, puis passa le téléphone au père d’une de ses amies qui était officier encadrant de son école qui les accompagnait cet été. Son papa lui a surement confié la sécurité de Morjana.  Elle remercia longuement Majid pour son téléphone sans lui expliquer la cause de cette urgence extrême. Celui-ci n’insista d’ailleurs pas pour savoir, heureux que l’interminable appel ait enfin pris fin.

De retour à sa chambre, Morjana était apaisée. « Alors ton papa ? »

« Ça n’a pas choqué papa ! » La réaction calme de son père avait eu un effet magique. Son père était sa jauge. Il avait envisagé d’alerter tous les responsables qu’il connaissait de prêt ou de loin pour leur demander d’intervenir. Cette illusion de puissance et de contrôle était suffisante pour pousser Morjana à relativiser.

«Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? » ses amies ne rigolaient plus. Elles attendaient sa décision.

–Rien.

Elles essayèrent de la convaincre d’appeler le soir pour piéger le « harceleur ». Morjana ne voyait pas l’utilité de jouer le jeu de l’officier. Elle n’avait aucune envie de se donner en spectacle, même pas pour divertir ses amies.

–Il ne faut plus que tu te déplaces toute seule.

Elles étaient unanimes.

Les officiers instructeurs n’appartiennent pas à l’école de Morjana, ils sont là pour le stage et ils partagent le dortoir des officiers encadrants qui eux font partie du personnel de l’ERSSM. Ce dortoir était à côté de celui des élèves.

Les amies de Morjana décidèrent de s’occuper d’elle à tour de rôle. Morjana ne comprenait pas leur peur, elle était sure de pouvoir se défendre toute seule. Elle ne savait pas si elle devait prendre des mesures administratives contre l’officier, d’où son besoin, parait-il, de parler à son père. Mais elle s’était calmé. Inutile de donner une dimension démesurée à cet évènement insignifiant.

Le soir après l’ « étude », un deuxième officier encadrant s’approcha du rang de la brigade des anciens. Il appela l’amie de Morjana, Rola, lui glissa un papier dans les mains et s’éloigna. Rola était figée. La brigade devait avancer.

De retour à leur chambre, Rola montra le bout de papier aux filles. Un deuxième numéro de téléphone. Décidément, les officiers instructeurs veulent tous faire leur courses chez nous.  Rola était en panique totale. Elle n’avait rien fait pour ça. Ne lui avait même pas parler, au gus. Wissal s’amusait : Oh deux mariages dans la chambre. Au moins celui là est présentable. Le deuxième harceleur était grand de taille, fort et portait des treillis ajustés, trop ajustés au gout de Morjana.  Non il n’était pas moins repoussant que l’autre tout compte fait. Il y va de notre réputation, de notre réputation à toutes ! trancha t elle.

Les sept filles se concertèrent.

« de 1 : cette situation n’est pas normale »

Elles étaient toutes d’accord maintenant, c’est manifestement un jeu entre eux. Un jeu dont elles étaient le trophèe. Elles n’étaient pas dupes.

« de 2 : ce stage n’était plus sûr »

Morjana et Rola ne devaient plus bouger seules, et comme on avait désormais deux victimes, inutiles de faire le tour de rôle : « vous restez toujours collés l’une à l’autre » les copines s’étaient ainsi débrassé du tour de garde. Elles feraient le guet.

« de 3 : trancher la question d’avertir ou pas l’encadrement ? »

Le papa de Wissal était au courant, mais de manière officieuse. Les filles savaient pertinemment que cela signifiait que tout l’encadrement était au courant. Tant que les deux officiers outsiders, ne dépassaient pas une limite gérable, elles n’allaient pas faire de rapport. Officialiser, risquait de mettre à mal leur réputation à elles plus que celle de leurs harceleurs.

 # me too, on n’en n’avait pas encore entendu parler.

« de 4 :il s’agissait d’un combat pas pour elles mais pour toutes les filles médecins de l’armée »

Morjana et ses acolytes ne se prenaient pas pour de la petite monnaie. Elles s’étaient sentie dépositaires de toute la dignité de leur corps d’armée.

Elles étaient en guerre.

Sur ces belles résolutions, elles s’endormirent ce soir là.

Les jours défilèrent. Les deux harceleurs attendirent en vain qu’on les appelle. Ils tentèrent d’approcher Morjana et Rola à coup d’allusions, de compliments et de sous-entendus. Les filles jouèrent la carte de l’indifférence. Elles espéraient que les deux compères se lasseraient rapidement. Ça ne marcha pas. Il n’y avait manifestement  pas d’autres occupations intéressantes cet été-là.

Tajine suivait Morjana partout, à la sortie des cours entre les rangs des élèves en treillis, pendant les pauses sous les arbres, dans les champs d’entrainement extérieurs, pendant qu’elle démontait ou remontait une arme, même devant les bizuts, il n’était jamais loin. Elle était incrédule devant la ténacité de ce petit homme sans gêne.

Il ne cessait de répéter qu’il était différent (en quoi ?, pensait Morjana, sauf s’il voulait parler du léger ralentissement mental qui l’empêchait de comprendre qu’elle ne voulait rien savoir de lui) ,  qu’il était sérieux (comme tous les harceleurs), que c’est la première fois qu’il ose aborder une fille (Morjana voulait bien le croire sur ce point), qu’il avait même parlé d’elle à sa mère (quand est ce que les hommes apprendront qu’il ne faut jamais parler de sa mère quand on aborde une fille !).

Tajine la convoquait à chaque fois devant tout le monde pour lui réciter son mantra, Morjana était obligée d’obéir. Elle saluait, restait au garde à vous, l’écoutait en silence, lui répétait pour la Nième fois qu’elle n’était pas intéressée, puis demandait à prendre congé, elle lui refaisait un salut dans les formes avant de lui tourner le dos pour s’éloigner.

Les rumeurs circulaient bon train. D’autres filles médecins aurait été approché par les mêmes harceleurs.

–Décidément c’est vraiment un jeu.

–Si c’est le cas pourquoi ne pas jouer aussi

Lança l’une des cochambrières de Morjana. La conquête du jour était une fille qui logeait dans la chambre à côté.

–Et si on la suivait ? on pourra les prendre en flagrant délit.

Entre les septiques et les flemmardes des objections se firent entendre pour céder rapidement à l’attrait morbide de la curiosité. Les journées de ce séjour estivale étaient longues et mornes, cette nouvelle occupation promettaient d’y apporter un peu de peps. L’opération « suit le » était lancée.

Au moment des « quartiers libres », quand tout le monde se dirigeait vers les cafés du coin (il y’en avait deux, un pour les anciens, l’autre pour les bizuts), Morjana et ses amies se sont appliquées à suivre au pas la prétendue conquête de l’officier au treillis serré. Trois jours de suite, la fille prenait la direction opposée à ses congénères, elle avançait d’un pas résolu vers une destination inconnue. Nos enquêtrices de fortune avançaient avec elle, s’arrêtaient avec elle, accéléraient quand elle accélérait et ralentissaient quand elle ralentissait. Morjana et ses acolytes n’essayaient pas d’être discrètes, elles suivaient leur victime de prêt, parlaient et riaient fort. Elles ne risquaient pas de les prendre la main dans le sac. L’opération « SUIT LE » eut cependant un succès partiel. La jeune fille traquée finissait son escapade seule à côté d’un panneau « STOP », elle rebroussait chemin, frustrée. Elle rentrait à la caserne après avoir attendu vainement que Morjana et ses amies se lassent. Trois sorties, trois rendez vous ratés.

Nos fausses enquêtrices puériles en étaient presque fières.

Deux semaines après l’incident du stylo, le commandant de mission convoqua Morjana.

–Morjana, as-tu besoin de quelques choses.

–Non mon commandant

–Tu sais que tu peux compter sur nous.

–Oui Mon commandant

–Tu t’en sort toute seule ?

–Oui mon commandant, je m’en sors toute seule.

Cet échange laconique confirma à Morjana que tout l’encadrement était au courant. Ses amies rajoutèrent

–Des paris étaient lancés. Nos officiers encadrants ont pariés que vous n’alliez pas donner suite aux avances.

–Génial, ils vont partager les gains avec nous, j’espère.

Morjana était dépitée. elle passait ses journées sur le qui-vive, surveillant chacun de ses gestes : sa façon de marcher, sa façon de se tenir debout, sa façon de parler, sa façon de rire, le moindre de ses regards, faisant attention aux paroles qu’elle prononçait et aux sourires qu’elle concédaient, supportant le regard des autres, encaissant les railleries et les réconforts lourds.

Tagine ne se découragea pas pour autant.  Il alla jusqu’à se présenter au papa de Morjana quand celui-ci était venue pour la visite familiale vers la fin du stage.

La perspective de « Madame Tagine » sembla plus plausible à ses copines. Elles en rigoleraient longtemps.

Morjana ne sut pas, si elle devait en rire ou en pleurer. Le sobriquet allait lui coller à la peau pendant un moment, comme le souvenir mitigé de cette été.  Rien de fâcheux ne s’était produit, elle était toujours bien entourée.

Mais elle ne saura jamais si elle avait bien fait de subir sans dénoncer. Et vous ? qu’en pensez-vous ? auriez-vous réagi comme Morjana ?

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