Cette première année d’université était trépidante. Morjana a été précipité d’un stade d’ « adolescente innocente » à un stade de « pré-adulte niaise. »
Rien ne l’avait préparé à interagir avec le sexe opposé en dehors du cadre amical, ou confraternel. Coopérer pour un TP (travaux pratiques) elle savait faire, jouer une partie de basket-ball, ça aussi elle savait faire, répondre à quelqu’un qui lui ferait des avances, c’était hors de son champ de compétence. Dans ce genre de situations elle naviguait à vue, en total free style.
Elle a beau chercher un manuel de la bonne posture dans ces situations, elle n’en trouvait pas, du moins aucun qui ait pu répertorier tous les cas de figure. Sa maman se refusait à tout commentaire utile et lui assénait un seul mantra : « aucune relation ou autre distraction ne sera tolérée avant d’obtenir son doctorat, c’est-à-dire dans très très très longtemps !»
Elif Chafaq dans ‘la bâtarde d’Istambul‘ parlait des règles de survie de la femme stambouliote. Quelqu’un devrait en rédiger pour la femme « R’batti », avec un chapitre spéciale pour la femme « militaire » R’batti.
Première règle de la femme R’batti : « Tu ne répondras point quand on t’abordes dans la rue, tu baisses la tête et tu marches, ne cours surtout pas, marche assez vite pour t’éloigner, assez lentement pour confirmer ton indifférence totale. Une femme « R’batti » doit afficher une certaine prestance. »
Mais que faire si on t’aborde un vendredi à 17h, dans les jardins labyrinthiques vides de la faculté de médecine de Rabat, alors que tu viens de sortir des toilettes et que tu es en tenue militaire ?
Morjana voulait marcher un peu avant de remonter à la bibliothèque. Les jardins étaient déserts. Les vendredi après-midi, tout le monde était parti en Week end.
Un promeneur la croise, la dépasse, s’arrête et lui lance :
– 3indama tamourrine yamourrou arrabi3, touza9zi9ou touyour et touzhir alachjjar [1].
– Un poème en arabe c’est original ! s’était dit Morjana
« Original » est généralement synonyme de « Fou furieux », dans un jardin désert pour une fille seule.
Le « poète » se mit à la suivre en improvisant des vers qu’elle avait du mal à déchiffrer.
Morjana ne se retournera pas, ne ralentira pas. Elle va enfreindre la première règle de survie des femmes « R’batti ». Elle baissa la tête et elle courut ! du moins elle essaya de courir.
« Cette satanée jupe droite et ces chaussures à talons obligatoires !! » pensa t elle !
Elle trottina tant bien que mal sur les escaliers menant au hall de la faculté, monta deux par deux les escaliers de la bibliothèque (4 étages) et ne repris son souffle qu’une fois arrivée à sa place.
Les filles R’batti n’apprécient pas tant que ça les poètes baladeurs, surtout pas dans les jardins déserts.
Deuxième règle de survie : « Tu ne te donneras jamais en spectacle ! »
Les filles n’ont que leur réputation parait-il. Il est donc impératif d’éviter de faire la « Une » des rumeurs, que ce soit à la fac, ou à l’ERSSM (école royale de santé militaire) où le téléphone arabe est le sport national N° 1.
La discrétion est donc le maitre mot dans la vie d’une femme R’batti ( d’une femme tout court).
Mais que faire si le « prétendant » ne respecte pas la règle de discrétion.
Morjana venait de répondre « non merci » à une demande publique de fiançailles, de la part d’un parfait inconnu à moustaches qui, en guise de réaction, se mit à faire l’inventaire de son troupeau de bétail devant toute la promo.
Elle fut complètement dépassée par la scène que lui fit l’étudiant éconduit, au beau milieu de l’amphithéâtre. Pourtant elle était réputée pour son sens de la répartie.
–C’est toi la perdante, je suis le chef de ma tribu, ma femme sera la reine de mon village, ma famille est riche, nous avons 50 moutons et 70 vaches. Tu le regretteras. Je suis un mari de choix.
Elle le regarda avec les yeux tous ronds, ne sut pas quoi lui répondre.
Il attendit deux minutes en silence avant d’insister:
–Tu n’as pas changé d’avis ?
Elle fit « non » de la tête.
Il la regarda en colère, frappa sur la table à côté de lui et remonta pour disparaitre dans la foule d’étudiants. Elle ne le revit jamais. Les amies de Morjana éclatèrent de rire. Elle resta affligée.
La règle numéro deux était bafouée mais aussi la règle numéro trois : « Toutes les avances doivent être déclinées, en toute retenue et avec courtoisie »
L’éducation féminine impose le célibat jusqu’à ce que « mariage » s’en suive ! du moins en théorie.
La retenue et la courtoisie auraient pour objectif de conforter le prétendant sérieux dans sa démarche malgré le refus de principe qu’on lui opposerait lors de « sa » ou « ses » premières tentatives d’abord. Et de décourager les prétendants « non-élligibles ».
C’est avec cette règle que Morjana aurait le plus de mal. Dans sa tête l’algorithme était strictement binaire : Oui= Oui, Non = Non. Aucune suite n’est recherchée ni espérée après un « NON ». Elle n’était pas doué aux jeux des « va et vient amoureux », comme l’étaient certaines de ses congénères.
Et puis vous vous rappelez bien que sa maman oppose un véto catégorique à la pratique du « sport des relations de couple ».
Morjana ne s’était pas encore émancipé du dictat de sa maman. S’émancipera t’elle jamais vraiment de son dictat? Elle se le demandera toute sa vie.
Elle ne put donc réagir ni avec courtoisie ni avec retenue, aux avances appuyées d’un élève médecin militaire, que rien ne semblait décourager. Il l’aborda ce jour là, à son arrivée devant la porte de l’école faisant fi du passage des autres élèves, de l’officier encadrant qui sortait à ce moment, ou encore du père de Morjana qui venait de la conduire en voiture.
Morjana éclata de colère :
–C’est la dernière fois que tu m’adresse la parole « Jacob », JE NE SUIS PAS INTERESSEE, je n’ai pas l’intention d’aller vivre à 5000 Km de chez moi, avec un vieux étudiant de 50 ans, qui n’arrive pas à assimiler un mot élémentaire de trois lettres : NON ……
Elle le planta là, et entra en trombe à l’école.
Jamais elle n’avait maltraité quelqu’un de la sorte. Un gout amer lui resta au travers de la gorge. Cette année était décidément l’année des premières fois.
Elle sut plus tard que le pauvre bougre a été pris à partie par l’officier et par son père. Il ne lui adressera en effet plus jamais la parole.
Les amis de Morjana, qui appartenaient à la communauté des étudiants étrangers « pays amis », lui en voulurent un peu, pendant un moment.
Elle s’en voulait aussi, un jour peut-être elle aura assez d’expérience pour gérer ces choses-là avec plus de finesse.
Pour l’instant elle respirait.
Les crises d’hystérie avaient du bon.
La limite entre le jeu de la séduction et le harcèlement est souvent fine.
La règle N°4 devrait conseiller au filles « R’batti » de savoir faire la distinction entre un prétendant et un harceleur. On pouvait échanger avec le premier quand on devait poser des limites au second.
Au fil des années Morjana aura du mal avec ces 4 règles de survie, elle s’en sortira à certaines occasions, elle galèrera dans d’autres. Elle apprendra, se trompera. Avec le temps, elle maitrisera plus ou moins les trois premières règles, mais c’est la règle numéro quatre qui sera mise à l’épreuve très souvent, trop souvent. Surtout cette année-là, lors d’un certain « stage d’été ». Mais ça c’est une autre histoire.
[1] Quand tu passes, le printemps passe, les oiseaux gazouillent et les arbres fleurissent

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