« Ah cher ami ! comment vas-tu ? Hamdoullah 3 la slamtek… t’es rentré quand ? »
Déjà six mois, le temps passe tellement vite, six mois que l’ami de Morjana est parti en mission…
« On se prend un café ? Tu passes à l’hôpital ! »
Elle est d’humeur joyeuse, rien ne vaut le retour d’un ami pour égayer une journée de routine…
« Comme au bon vieux temps ! Galicia ?! »
« Ok Galicia, 15h00 »
« Tu ne peux pas sortir avant ? »
« Non, ce n’est pas possible, je te raconterais. »
Elle n’avait pas envie de demander de faveur aujourd’hui, ça pourrait gâcher son humeur joviale et cette journée qui s’annonce intéressante…
Oups, elle n’a pas ramené de vêtements civils, « boof ! », elle mettra une veste au-dessus de son pantalon blanc, c’est tendance les pantalons blancs…
Oui, mais pas les sabots…
Elle est un peu dépitée, elle devra faire avec,
Elle n’a pas le choix, jamais elle ne sera à l’heure si elle entre à la maison pour se changer…
« Ça lui rappellera le bon vieux temps et les vieilles habitudes aussi », se dit-elle en pensant à son ami, Morjana était toujours en retard… constamment en retard…
Elle avait ça dans le sang… le désordre et le look négligé aussi, c’est une marque de fabrique de la maison… elle envie celles qui arrivent à s’arranger chaque matin, pour éviter d’avoir l’air cadavérique dans l’accoutrement blanc des médecins de l’hôpital… un peu de couleur, ça ne fait pas de mal… mais elle était un « garçon manqué », tout le monde le savait, un joli « garçon manqué », mais un garçon manqué quand même, sinon elle ne se résignerait pas à se montrer au café avec la tenue de bloc et les sabots, sinon elle n’aurait pas donné rendez-vous à son ami dans un café de mecs juste après boulot, sinon, elle n’aurait peut-être pas eu d’ami mec aussi familier..
Mais bon ! Morjana était un garçon manqué, c’était son ami.
Il vient de rentrer, elle le rejoint au café du coin…
Galicia est un café de mecs, mais un café de mecs propres sur eux quand même !
Elle sait ce qu’elle va commander.
Une citronnade ! leur citronnade était très bonne… ça, par contre c’est un truc de filles.
Ça faisait une demi-heure que son ami l’attendait au café.
Elle s’est débrouillée pour arriver en retard, elle n’avait pas vu le temps passer au service.
« Les vieilles habitudes ont la peau dure », lui lança-t-elle (autodérision)
« Ça me fait plaisir de te revoir, mais tu n’es pas la seule en retard, Omar n’est pas encore arrivé non plus »
C’était un rituel leurs cafés à trois, une à deux fois par semaine, avant que son ami ne soit affecté ailleurs, avant que Omar ne décroche son diplôme, et avant que Morjana ne se marie…
Maintenant, ce sont des occasions comme celles-ci qui les réunissent, et ce n’est pas si mal…
« Alors, raconte, la mission, les montagnes, les animaux sauvages… ? »
Son ami la regarde d’un air amusé, il a maigri…
« Ça va hamdoullah… »
« Mais encore, raconte… »
Un petit rire lui échappe, sarcasme, ironie, quinte de toux bloquée ? … ce n’est pas important, elle est curieuse… (typiquement féminin…)
« Il n’y a rien à raconter, pas grand-chose à faire, footing chaque jour., la prière et internet. »
« Vous aviez des sorties, les gens sont comment ? Les paysages ? »
« Je suis sorti une seule fois, c’est tout un tralala pour sortir. Ils ont une belle forêt, mais c’est dangereux ».
Omar nous rejoint, il va peut-être l’aider à soutirer des infos croustillantes de leur ami commun…
« J’ai l’impression que notre ami a eu une instruction anti- espionnage… il laisse filtrer les infos au compte-gouttes »
« Tu exagères ! tu crois que je suis parti en croisière ? six moi c’est long dans un camp où tu vois les mêmes têtes chaque jour, où tu fais les mêmes taches… »
Mais ici aussi on fait les mêmes taches chaque jour, et on voit les mêmes têtes…
« Je n’ai pas fait de tourisme », trancha mon ami
C’est vrai que Morjana avait tendance à imaginer les missions comme des voyages organisés, l’aventure, l’exotisme, les cocktails bizarres…
Elle croit qu’elle allait finir par énerver son ami.
« Tu t’es fait des amis au moins ? » lui demande-t-elle « oui, un chien ! », le regard de son ami brille, et il commence à raconter avec enthousiasme, avec nostalgie…
« c’est un petit chien errant très malin, je le nourrissais, il m’accompagnait partout, les poils courts, marrons foncés, les yeux brillants espiègles… il adore jouer, quand nous courrions il nous accompagnait, il défiait tous les autres chiens que nous croisions, et, dès qu’un plus gros chien le poursuivait, il venait cherchait refuge parmi nous, le gros chien n’osait plus s’approcher, et mon chien continuait à le narguer et à lui aboyer dessus, il savait, il savait qu’il était protégé… il nous utilisait… ah brave petit chien… » un soupir, on échange un regard attendri Omar et moi…
« J’ai l’impression que tu aurais voulu le ramener ! » insista Morjana « mais ce n’est pas possible ! si tu arrives à te ramener toi-même, c’est déjà ça. »
« Leur douane est stricte a priori… » rajouta Omar « oui, très stricte, tu ne peux rien embarquer avec toi »
« Pourtant, les gens arrivent à ramener des choses, paraît-il ! »
« Je ne sais pas comment ils font. »
« Allez, arrête de faire le modeste, dis-nous ce que tu as ramené ? On ne va pas te dénoncer », lui dit-elle en rigolant « be3di menu, tu veux me coller un motif ou quoi ? t’es folle » se défend son ami sur un ton amusé.
« Et ton chien ? Tu l’as juste abandonné là-bas… » le sort de ce petit chien errant commençait à la préoccuper.
« Il était là-bas quand je suis arrivé, quand j’ai passé les consignes, je leur ai dit d’en prendre soin. »
« Intéressante passation de consignes » lui dit elle « et maintenant… ? » Ô pose la question la plus importante, la seule qu’il fallait poser…
« Et maintenant, je ne sais pas, je me repose, je retrouve ma famille et je laisse venir… »
« Tu laisseras venir quoi ? »
Mon ami paru contrarié « je n’ai pas envie de réfléchir… j’ai une affectation qui m’attend… je vais rejoindre et voir comment ça se passe… et vous ? Dites-moi… ces six mois ici à Rabat ? »
« Ça va hamdoullah… »
« Mais encore, racontez… »
Notre petite pause-café se prolonge, au gré de nos papotages, de nos commérages, de nos rêves, de nos projets et de nos silences qui disent l’essentiel… Elle regardait son ami, elle l’imagine en tenue de sport, des « baskets » usées, à courir autour d’un campement de tentes militaires, sur de la terre battue rouge sang, derrière, le grillage qui entoure le camp, une forêt, les tirs lointains et l’aboiement d’un petit chien boiteux crasseux au regard qui brille…

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