» Dans ce blog je partagerais avec vous, des chroniques, des contes et des nouvelles.
Longtemps gardés dans mes tiroirs je les expose enfin. A travers ce blog mes écrits pourront respirer, inspirer peut-être, amuser certains et en faire rêver d’autres.
Je tiens à souligner qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. Toutes ressemblances avec des faits ou des personnages réels est strictement fortuite.
J’ai hâte de recevoir vos retours et vos réactions.
Très bonne lecture « 

Bouchra Belefquih

« Pourquoi tu as supporté tout ça ? » lui demande son amie. Dans son regard, un mélange de pitié et de résignation.

Morjana n’a jamais supporté la pitié dans le regard des autres.

Elle s’arme de son sourire le plus convaincant, et elle lui répond avec une pointe de cynisme : « Écoute ! j’ai enfin ma petite table à moi ! » Son sourire se transforme en rire. Elle s’éloigne. Elle doit se remettre au boulot.

Oui, elle a enfin un bureau à elle.

Trois ans après sa spécialité, elle a enfin un bureau à elle.

Depuis la création de ce service, deux personnes seulement avaient droit à un bureau. Le chef de service et l’infirmier-major. Ses deux confrères et elle, devait se débrouiller en attendant le déménagement vers les nouveaux locaux où les concepteurs auraient, paraît-il, pensé aux bureaux des médecins.

En attendant, donc, les trois médecins s’installaient, au gré de l’humeur du jour, tantôt à l’intérieur dans la salle des explorations, tantôt dans la salle de réunion commune à un autre service, prêts de la porte ou du téléphone. Ils étalaient leurs bouquins sur les tables du service, ils allumaient leur PC, et ils bossaient ensemble.

Ils s’installaient généralement loin des zones de passage et des autres membres du personnel qui aimaient se réunir dans la salle de soin, pour papoter dès qu’ils finissaient leurs tâches.

Le bureau du major était dans l’espace entre les deux services de l’étage. Le bureau du Chef de service se trouvait à part.

Les médecins écoutaient les rires et les discussions animées du personnel de soin. Ils les laissaient respirer. En contrepartie, ces derniers laissaient aux médecins un périmètre de respect, un semblant d’intimité et de discrétion, même s’ils ne disposaient pas de bureaux privés.

L’ambiance du boulot n’était pas trop désagréable. Les confrères discutaient les cas du jour, les projets en cours, les derniers ragots de l’hôpital. Ils se rassemblaient pour partir au restaurant au moment du déjeuner et ils s’organisaient pour les gardes.

Le chef avait fait une répartition des secteurs, ils étaient trois, ses deux aînés et elle. Il chargea le premier du secteur des hospitalisations, le second du secteur de consultation « grands » malades, et laissa pour elle « la petite » dernière le secteur des consultations « petits » malades.

Les critères de cette répartition étaient obscurs, les qualificatifs « Grands » ou « petits » ne portaient de sens que dans la logique impénétrable du Chef de service.

Morjana devait se montrer reconnaissante. Malgré la petitesse de son grade, et de sa personne, elle a été nommée responsable d’un secteur. Aussi « petit » soit-il, c’était son secteur à moi.

Les jours passaient, puis les semaines et, voyants que la répartition des responsabilités n’entama pas l’humeur de ses médecins, le chef se demandait s’ils prenaient vraiment la mesure du poids de la responsabilité qui leur incombait.

Travailler à l’hôpital était une chose très sérieuse. Travailler pour lui était un privilège, une mission sacrée. Leurs réunions à trois, leurs messes basses et leurs rigolades ont fini par l’agacer. La confiance qu’il avait mise en eux s’ébranla.

Un jour, au retour du déjeuner, il était là. Sur son visage se lisait toute sa déception, toute sa souffrance. Il ne les laissa même pas compléter les saluts d’usage, qu’il postillonnait, invectivait, exposait au monde leur incompétence, leur manque de responsabilité. Comment diantre avaient-ils pu partir manger en laissant le service vide ?

Ils essayèrent très vaguement d’argumenter que tout le travail est fait, que, dans son « petit » service, les tâches étaient bouclées avant midi… ils s’enquirent auprès des infirmiers si une « urgence » était venue entre temps. Ils vérifièrent leurs téléphones. Ils étaient partis déjeuner au restaurant de l’hôpital au bout du couloir. Mais rien n’y faisait.

Ils finirent par baisser la tête, pour ne pas contrarier davantage le Chef. Le verdict est tombé : « Désormais, je ne veux plus voir de discussions bilatérales pendant les heures de travail, chacun se mettra dans sa salle de travail, et vous irez déjeuner à tour de rôle ».

Ils levèrent la tête. Ils se regardèrent. À l’affliction succéda une envie de fou rire impérieuse. Il fallait baisser la tête à nouveau. Ses aînés ont murmuré des « Oui, mon colonel » convaincus. Elle se tut. Ils allaient avoir des bureaux. C’est génial !

Le lendemain matin, les trois découvrirent chacun son bureau.

Le premier se mit dans une salle d’échographie au fond du service, le second prêt dans la salle de réunion, on lui avait rajouté un bureau. Elle était censée se mettre aussi là-bas, elle essaya de se trouver une place, quand le major de service l’interpella. « Mon Capitaine, je suis désolé, mais le Colonel a dit que vous devez vous mettre dans la salle de soin ».

Elle le regarda sans sourire, elle le suivit. Il lui montra une petite table carrée, bloquée entre la table des infirmières et le chariot de soin. C’était la plus petite table du service. A côté, il y avait la paillasse de tri, là où défilaient tous les coursiers de l’hôpital pour ramener des médicaments ou des prescriptions, et où défilait aussi tout le personnel de l’hôpital pour chercher des potins. C’était le fameux homme de peine surnommé « lkhachba » qui s’en occupait. C’était son fief. Mais plus maintenant.

L’infirmier-major guettait la réaction de Morjana.

« Si ça ne vous plaît pas, je peux la changer cette table. Elle est trop petite, je suis désolé. C’est juste que c’est le colonel qui a insisté ».

Tous dans la salle la regardaient avec un mélange de pitié et de dérision.

Elle regarda la table.

« Si le colonel a choisi cette table, donc ce sera cette table ».

Elle déplaça ses affaires. Elle s’installa dans « sa petite table ». Elle alluma son PC et elle vaqua, le plus sérieusement possible, à ses occupations.

Autour d’elle, un cercle de silence se forma. On la laissa tranquille.

Tel le « clou de Joha », le Colonel l’avait planté au milieu du domaine des infirmiers. Fini les réunions détendues du personnel. Il avait fait d’une pierre deux coups.

Les médecins ne se parlaient plus, ne bougeaient plus et le personnel ne restaient plus au service.

Est-ce dans l’intérêt du service ? Elle l’ignorait. Sa petite expérience ne lui permettait pas de juger.

Ce qui était sûr c’est qu’elle avait enfin son bureau.

Malgré sa « petite » carrière, elle la petite dernière, elle avait son « petit » secteur à elle, et elle avait son « petit » bureau à elle. Chaque jour, de ses défaites, elle arrachait une « petite victoire ».

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