Lundi 6 h du matin, le réveil sonne. Il refuse d’ouvrir les yeux, il allonge son bras et il cherche le réveil.
Il tâtonne, il tâtonne. Sa main ne trouve rien.
Le réveil continue de sonner
La sonnerie continue, entêtante et entêtée. Elle l’agresse, elle l’envahit.
Il lutte pour garder les yeux fermés. Sa main angoissée cherche frénétiquement un objet sonnant à projeter contre le mur. Car c’est le destin qu’il lui réserve à ce réveil impertinent.
Il ne trouve pas de réveil, serait-il en train de sonner dans son rêve ? Pourtant, il ne rêve pas. Il ne rêve plus depuis longtemps. Il ne se rappelle plus depuis quand il a cessé de rêver. Il se triture l’esprit, il cherche, il cherche. Le néant, tout est brouillard.
Le réveil sonne toujours. Un réveil d’abord, puis deux, puis trois, puis un quatrième plus loin…
Il est 6 h 30. Le dortoir de l’ancien bâtiment s’anime. Aux sonneries, succèdent les murmures des autres pensionnaires, leurs rires, leur pas.
Tous ses bruits finissent par l’arracher à la morne torpeur de son abrutissement, car on peut difficilement dire qu’il dort. Il est assommé, plongé dans un état de conscience second, quelque part entre l’éveil et le sommeil, mais toujours très loin de l’un et de l’autre.
Pourtant, il prend ses pilules magiques, tous les soirs.
Et tous les soirs, il attend le sommeil en contemplant le plafond blanc de sa piaule. Et, tous les matins il est dans le brouillard, il lutte contre des réveils imaginaires.
Il s’assoit au bord du lit, son cochambrier est déjà debout, habillé, il fait sa prière. Il lève difficilement la tête et l’observe un moment. Il trouve qu’il enchaîne les mouvements rituels à une vitesse qui lui semble vertigineuse. Tant d’énergie l’incommode. Il a la nausée.
Il referme les yeux, et prend une respiration profonde. Son copain bouge trop vite à son goût, même le bruit étouffé des pas des voisins d’en haut lui donne la migraine ;
Il a l’impression d’être dans un manège rapide. Il tourne, il tourne. Il fait mine de se remettre au lit.
« “Fouad”, lève-toi “A Sahbi”, il reste 5 min pour descendre. C’est vendredi, tu ne peux pas zapper les couleurs, et c’est aujourd’hui l’examen de pathologie digestive, fi9 a sahbi, fi9. »
Son cochambrier associe le geste à la parole, il le prend par les épaules et le secoue.
Fouad le regarde médusé, s’indigne « Comment peut-on secouer quelqu’un de nauséeux ? »
Il se dégage de son étreinte et il « court » vers la salle de bain, du moins il lui semble qu’il court. Il arrive difficilement à marcher depuis un moment.
Disons qu’il lance sa jambe droite en avant, il tombe à quelques centimètres de son centre de gravité, il projette son torse en avant, son poids tombe lourdement sur sa jambe droite, il vacille, il arrache sa jambe gauche du sol, il la projette maladroitement quelques centimètres devant la droite, il tombe un peu avant le point qu’il visait, il fait avec, et il projette son poids sur la gauche, puis il vise pour relancer la droite, il souffle, il s’essouffle, il sent le vomi monter dans son œsophage plus vite que sa course vers les lavabos, il porte la main à la bouche et il continue d’avancer.
6 h 45 il finit de vomir dans l’évier, il se lave la figure et il se regarde dans le miroir.
Ses cheveux sont rasés.
« Merci mon Capitaine ! » pensa Fouad
Si ce n’était la boule à zéro que le capitaine lui avait infligé, en punition la semaine dernière, il aurait eu des cheveux de derviche errant (ancien nom pour SDF). Il a une barbe de trois jours. Il risque sûrement de se faire punir encore aujourd’hui. Mais cette perspective l’amuse. Il n’a plus de cheveux à raser sur la tête, quelqu’un d’autre s’occupera de lui raser la barbe et la perspective d’une journée de sommeil dans la cellule des arrêts au lieu de partir à la fac lui paraît alléchante.
Sauf qu’il y a examen aujourd’hui, ils ne vont pas le mettre en cellule.
Il ne dormirait pas ce matin. Une tristesse sans nom s’empare de lui. Il ne se regarde plus dans le miroir.
Il retourne à la chambre, son ami est déjà descendu, il enfile sa tenue débraillée. Il a passé cet examen 6 fois déjà. Aujourd’hui est sa 7e tentative pour passer l’examen de « Pathologie digestive ».
Il est en quatrième année depuis 4 ans. Il se demande s’il y a une catégorie dans le livre Guinness des records pour le nombre de répétitions de la « 4e année médecine ».
Il n’est pas le seul à avoir buté contre cette année-obstacle. Dans chaque promotion, il y en a toujours 3 ou 4 qui refont la 4e année, une fois, deux fois, mais 4 fois c’était du jamais vu à l’École royale du service de santé militaire. Ses copromotionnaires avaient fini leur septième année, ils avaient presque tous soutenu leurs thèses et étaient en train d’attendre leur affectation. Lui, il était en train de repasser son examen de « Pathologie digestive ».
Il est las de cette matière, las de cette année, las de cette tenue, las de ces murs et las de ces jours qui se répétaient sans fin.
Il se sent pris au piège. Il est le personnage principal de l’un de ces scénarios de loupe infernale.
Un jour se répète sans cesse jusqu’à ce que le protagoniste apprenne une leçon qui brise le cercle vicieux. Ces années se répètent, il n’a encore trouvé aucun sens. Il a arrêté de chercher depuis longtemps, le cycle continue.
Il met sa casquette et il met son sourire. Oui il sourit. C’est peut-être grâce à sa pilule magique. Un sourire béat.
Le Joker n’a qu’à bien se tenir. Son sourire est inimitable.
Il glisse les pieds dans ses souliers usés, il prend sa sacoche et il déambule dans le couloir, puis dans l’escalier, puis dans l’allée qui mène à la place d’armes.
Il marche. Il entend le clairon répéter sa mélodie, le drapeau est en train d’être levé. C’est une aubaine pour lui. Il s’arrête, rien ne doit bouger quand le drapeau est levé. Il porte sa main à sa tête, esquissant un « salut » forcé, tellement son bras était lourd. La trompette finit sa litanie maladroite (l’unique musicien de l’école est sûrement le cancre de sa promo de musiciens).
Fouad baisse le bras, il souffle et il continue d’avancer.
Il lui est souvent arrivé ces dernières années de tarder pour arriver aux « couleurs ». Au début, il angoissait, il anticipait les réprimandes, les injonctions des encadrants. Petit à petit, il avait honte, une honte paralysante, une honte souveraine. Maintenant, il ne ressent plus rien.
Il avance aussi nonchalamment qu’il s’est levé ce matin. L’un des officiers, l’apostrophe. Il distingue à peine ce qu’il lui vocifère. Il a juste un peu mal aux oreilles.
Le rang des élèves officiers médecins (EOM) de 4e année commence à se mouvoir. Fouad laisse son interlocuteur et ses reproches, et il se dirige avec ses promotionnaires du moment, vers la porte.
Les officiers ne s’offusquent même plus de son attitude. Ils se lancent des blagues à son sujet, ricanent, le regardent s’éloigner et haussent les épaules.
Il monte les marches du bus, un, deux, trois marches. Puis il s’assoit à la première place libre.
Il regarde par la fenêtre. Il ne parle à personne, et personne ne lui parle. Il ne connaît personne. Ces gamins l’indisposent. Il a l’impression qu’ils ont peur de lui. À force de hanter cet internat comme un vieux fantôme, les gens ont fini par inventer mille et une histoires à son sujet.
Morjana, qui fait partie de cette nouvelle promotion de 4e année, était installé derrière lui. Sa copine lui chuchotait les dernières versions du mythe de « Fouad le 4e année ». Tantôt, il est maudit, tantôt il est sournois. Tantôt, ses échecs sont dus à une bêtise congénitale qui court dans sa famille, tantôt c’est un stratagème alambiqué pour être libéré de l’armée.
Il y en a même qui imaginent qu’une histoire de cœur brisé l’a plongé dans une léthargie incurable. Sauf que cette version n’a pas fait long feu. « Qui se serait amouraché de cette loque humaine ? » trancha la copine de Morjana.
Les rumeurs vont bon train dans les communautés fermées. Dans cette école, les gens se nourrissent des rumeurs comme du pain quotidien. À force d’en entendre, on finit par oublier la vérité. À force de les entendre, il a fini par oublier sa propre histoire.
Mais ces rumeurs ont un avantage. Grâce à elles, il a une réputation qui le protège de tout « tbarzite », personne ne l’approche, personne ne l’importune. Sa poisse ou sa bêtise les terrorise, ils l’ont classé parmi les pathologies contagieuses. La décision de l’isoler est unanime et réciproque. Il s’isole et ils l’isolent.
8 h 15 le bus arrive à la faculté.
Les examens démarrent à 8 h 30. Il se laisse traîner par la marée humaine grise pressée qui le porte vers les amphithéâtres. Ses jambes maladroites connaissent le chemin de sa salle d’examen. La même depuis 4 ans. Il se met par erreur dans la place de Morjana, elle lui montre la table avec son numéro. Il regagne son siège sans un mot. Morjana le suit du regard. Trop de gens bougent autour de lui. Un brouhaha anxieux s’élève de toute part.
8 h 35 les professeurs arrivent avec les copies. Ils les distribuent.
8 h 40 : début de l’examen, enfin… le silence !
Il regarde la copie de l’énoncé des questions devant lui
Il est fatigué. Il soupire. Il retourne la feuille. 7 questions ; 2 heures d’examen. 7 examens, 7 questions. Seulement 2 heures. Il passe. Il faut qu’il passe. Il prend son stylo. Il prend la feuille de réponses vide. Il soupire. La « pathologie digestive ». Le nom, le prénom, le numéro d’étudiant, la date. Il connaît ces réponses. Il souffle un peu.
Il regarde les questions : Question 1 : « décrivez la démarche diagnostique devant un ulcère digestif. »
Il respire, il expire, il plonge. Son stylo bouge tout seul. Il bouge frénétiquement, de haut en bas, de droite à gauche. Il obéit à une volonté qui n’est pas mienne.
Le stylo bouge tout seul. Il trace des mots, des phrases, des vérités, il dessine des boucles qui deviennent des lettres.
Les lettres s’enchaînent et dansent devant Fouad. Sa main danse avec le stylo. Il est surpris, il est content, il est hilare.
Son stylo connaît la « pathologie digestive ». Cette vieille amie de 4 ans.
Il remplit une page, puis deux, puis trois, puis quatre.
Son bras se lève tout seul, il demande une feuille intercalaire.
Fouad n’en revient pas. C’est la première fois en quatre ans qu’il demande une feuille supplémentaire.
Jamais il n’a pu accoucher d’une réponse complète à une question et voilà qu’aujourd’hui son stylo vorace remplit une feuille et en redemande.
Morjana lève la tête de sa copie, elle le regarde. Elle le regarde longtemps. Elle lève la main. Son regard supplie le surveillant de venir. Elle lui indique Fouad.
Le surveillant s’approche de la table du garçon, lui tend la feuille intercalaire ; Fouad replonge et laboure la nouvelle feuille avec son stylo. Il ne peut plus s’arrêter. Rien ne peut l’arrêter. Sa concentration est à son comble, il est en trans.
Il écrit, il écrit, rien ne le bloque.
Rien ne bloque son stylo.
Un deuxième intercalaire, puis une troisième, puis une quatrième. Il est en sueurs. Son stylo continue de se mouvoir. Les mots, les phrases se bousculent dans sa tête.
Son stylo dessine sur la feuille. Sa main le suit.
Il avait l’impression de s’être désincarné et de se regarder lui-même d’en haut. Il n’est plus. Seul son stylo existe.
Son stylo monologue avec la feuille en l’ignorant.
Autour de lui, il voit se rassembler les surveillants. Ils doivent être impressionnés par son rendement prolifique. Il est peut-être en train de rédiger un ouvrage de « pathologie digestive » en réponse aux 7 questions de cet examen.
À quelle question était-il ? Il ne le savait pas. Peu lui importe de le savoir. Son stylo, lui le sait. Il rédige et rédige en toute confiance.
10 h 20, il reste vingt minutes.
Tous les surveillants sont autour de Fouad. Il ne reste plus aucun surveillant dans les autres parties de l’amphi. Certains étudiants commencent à se retourner. Certains chuchotent.
Pourquoi le silence ne peut-il pas rester parfait ? Le bruit le fait souffrir.
Son stylo tient bon
L’une des surveillantes, une professeur-assistante, à l’air aimable, s’approche de lui. Elle lui parle, il n’arrive pas à l’entendre. Pourtant, les lèvres de la dame bougent. Elle lui parle et lui montre son stylo.
« Oui, oui ! je sais, mon stylo est impressionnant. »
Il n’arrive pas à s’arrêter pour comprendre ce qu’elle lui dit.
On ne devrait pas s’adresser aux étudiants pendant un examen. La distraction peut avoir de graves conséquences. Il persévère.
La prof a l’air dépitée. Un autre surveillant s’approche à son tour. Il gesticule, il baragouine dans un dialecte que Fouad ne déchiffre pas.
Voyant l’absence de réaction de l’étudiant, le surveillant essaye de lui prendre sa feuille. Sacrilège !
Fouad s’accroche. Pourquoi cette agression ? Il n’est pas encore temps ? Pourquoi lui ? Pourquoi pas les autres ?
Tout le monde s’est arrêté d’écrire. Tout le monde le regarde. Il crie sans en avoir la force. « Je n’ai pas encore fini ! Rendez-moi ma feuille ! » Il supplie « c’est ma dernière chance ! Je veux finir ! » Cet élan de révolte l’épuise.
Son agresseur reste insensible. Il s’est dirigé vers les autres surveillants. Protégé par sa horde, il descend les marches de l’amphithéâtre.
Rapidement, il est hors de portée.
La gentille prof-assistante s’attarde un peu. Elle regarde Fouad avec une mine triste. Puis elle baisse les yeux et elle descend dans les pas de ses collègues.
Morjana soupire, elle n’a pas pu s’empêcher de suivre le manège. Les conditions de l’examen la tenaient au silence. Elle aurait aimé se lever, intervenir. Mais le temps n’attend personne, l’altruisme et l’entraide peuvent attendre. Encore 20 min, et une question à peaufiner. Elle doit se concentrer. Elle doit avoir ses matières en première session. Hors de question de finir comme Fouad.
10h40 l’épreuve est finie.
Commencent alors, les vas et viens de ceux qui ramassent les copies et de ceux qui s’en vont. Fouad se lève. Il range son stylo magique et il se retourne. De nombreux yeux l’observent. Il regarde en bas et il se dirige vers la sortie.
Jambe droite, tomber, jambe gauche, retomber.
Les gens s’écartent sur son passage.
Il a un sourire béat et une étoile au coin de l’œil. Il a vaincu cette épreuve.
Quatre intercalaires c’est du jamais vu !
Son ascension vers la sortie est accompagnée du murmure lancinant d’une rumeur qui prend vie.
Il arrive au bus, la rumeur a été plus rapide que lui.
Il se met dans la première place libre, derrière lui, deux « EOM » papotent : « tu as entendu ce qui s’est passé à l’examen ce matin ? » « Non quoi ? » « Il paraît qu’un étudiant a passé deux heures à rédiger son examen avec son stylo à l’envers ! » « Comment ça à l’envers ? » « Oui à l’envers, du côté qui n’écrit pas. Il paraît qu’il dessinait des mots et des phrases invisibles sur les feuilles. Et il paraît qu’il demandait des intercalaires pour finir ses réponses imaginaires » « NOOOON ! tu es sérieux ? » « Plus que sérieux ! les surveillants ont essayé de l’arrêter, mais, en vain paraît-il ! »
Une voix de derrière se leva : « meskine ! », une autre « la7haoula wala 9ouwata illa billah ! » Morjana intervint en chuchotant : « arrêtez ; c’est lui ! « C’est lui ! » Elle désignait Fouad d’un signe de la tête. Lui ne la voit pas.
Il hausse les sourcils et se retourne pour regarder par la fenêtre. Ça fait quatre ans qu’il est hermétique aux rumeurs. Celle-là ne manque pas d’imagination. « Deux heures à écrire avec un stylo qui n’écrit pas ! le pauvre bougre doit être à bout », pense Fouad. Le stylo était peut-être vide. Il était peut-être vidé depuis longtemps. Vide comme son propriétaire.
Vidé comme le stylo de Fouad a dû l’être après l’épopée de ce matin. Vidé comme lui. Le bus bouge, il rentre à l’école. Il prend sa pilule et il contemple le plafond.

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