8 h 45 du matin, novembre, il fait froid, une demi-heure d’embouteillage, un tour de l’hôpital : — « tous les parkings sont blindés… j’espère que personne n’a pris ma place », pense Morjana.
Sa place, son obsession de chaque matin ; de tous les matins de boulot.
Sa place, sa petite parcelle… le cadran tourne, le retard s’accumule, l’espoir de trouver sa place libre diminue au rythme des tours de roue et des arrêts de cette file d’imbéciles devant elle, qui cherchent désespérément à se garer !
Le parking… enfin
Un gros 4*4 veut sortir, une grosse berline lui barre la route.
Elle patiente, sa place est prise. Par une Peugeot déglinguée, « un visiteur sûrement… pff »
Elle roule, elle roule. Elle a la grosse voiture de son mari, « elle bloque la place où elle en cherche une autre ? »
Telle est la question !
(Si les pensées se matérialisaient en bulles comme dans les dessins animés, un gros nuage serait apparu au-dessus de l’Hôpital avec la même question)
« Pff… ils vont me rayer la voiture »
Aucune place d’un ami n’est libre, elle bloque sa place,
Elle serre un peu la vieille Peugeot, elle rabat les rétroviseurs, elle est affreusement en retard… un klaxon…
Elle regarde derrière une grosse « merco » noire patiente, le passage est étroit, un monsieur essaye de s’orienter pour mieux serrer sa voiture et libérer une once de plus de passage…
« Pfffff », elle manœuvre, elle manœuvre
Trois coups bruyants sur sa vitre,
Elle sursaute, trop concentrée sur ses manœuvres, trois coups violents, un gros monsieur, le chauffeur de la « merco », cheveux blancs, grosse moustache, gros manteau
-Qu’est-ce que c’est que ce stationnement ?
Elle le regarde, outrée, « il n’est pas en train de me donner une leçon ! » pensa-t-elle
-bouge ta voiture de là !,
lui vocifère le chauffeur
Elle hausse les épaules, elle lui montre sa place
– c’est ma place !,
dit-elle
–et alors? !
lui rétorque-t-il
Elle arrête ses manœuvres, elle ouvre sa portière, elle a son air buté des mauvais jours…
Le gros corps lui bloque le passage,
–tu ne vas aller nulle part, je ne bouge pas tant que tu n’as pas bougé la voiture ,
la menace-t-il
Il tient la portière, elle essaye de récupérer son tablier.
Elle bouillonne.
–Qu’est-ce que tu vas faire ? Voler la voiture ?
lui lança elle avant de partir, direction le bâtiment… elle doit absolument trouver quelqu’un…
Un mec… oui c’est comme ça que ça marche.
Elle ne va pas se donner en spectacle dans ce parking devant l3asskar.
Les insultes de son agresseur la suivent
–TBIBA 9allek, TBIBA dial Bakour…
Elle n’a jamais bien compris cette insulte.
Le « Bakour » est le premier fruit du figuier.
En gros ce sont des figues pas mûres…
Elles ont l’air d’être des figues, mais elles ne le sont pas encore…
C’est peut-être ça ! elle a l’air d’être médecin, mais peut être qu’elle ne l’était pas…
L’autre option serait qu’elle était médecin spécialisée dans le traitement des figues pas mûres…
–Karim, est ce que tu peux venir avec moi?, un mec ne m’a pas laissé fermer la voiture, veux-tu régler ça pour moi?…
Elle lui raconte en résumé.
Elle jette un coup d’œil par la fenêtre, la Mercedes est passée.
La voiture de Morjana ne bloquait vraisemblablement pas la route…
– Il a dû bousiller ma voiture !
Elle court avec son collègue.
La voiture est là. Elle la ferme.
Elle inspecte la carrosserie, rien n’est abîmé, elle est presque soulagée,
–Il y a un truc qui manque !… Ma tenue !… On m’a pris ma tenue !
Un Infirmier d’un service voisin sort la tête par la fenêtre du premier étage…
–TBIBA TBIBA c’est lui ! c’est le mec de la Mercedes qui a pris la tenue !,
dit-il avec de gros gestes.
Elle n’en revient pas…
Son collègue me dit
–mais comment il a ouvert la voiture ?
Elle l’avait laissée ouverte.
–Pourquoi ?
–Mais je t’ai dit qu’il me bloquait la portière !
que voulait-il qu’elle fasse ? Qu’elle l’attaque à mains nues ?
Il aperçoit le mec au bout du couloir. Ils le suivent.
–Chrif, arrêtez-vous où elle appelle la police !
Il les ignore et continue tranquillement son chemin…
Ils doivent appeler la SM (sécurité militaire)… cet incident prend des dimensions burlesques.
Tout le personnel s’ameute, une petite foule est dans le parking…
–Super, tout l’hôpital sait qu’on a volé sa tenue à la petite TBIBA aux yeux bleus du département 3 …
L’un des infirmiers leur dit que le « voleur de tenue » est un médecin colonel,
–Comment ?
C’est un médecin de l’hôpital, la SM ne va rien faire…
–Et alors ? “Il n’a pas le droit de m’agresser, de voler ma tenue !”
s’insurgea Morjana, désespérée.
–Tu vas voir à TBIBA, ils ne vont rien faire
Le verdict de la foule est unanime.
Ses copines s’indignent.
Deux larmes glissent de ses yeux, en dépit de son orgueil.
–un médecin colonel!…
Au fond d’elle-même, elle savait comment ça allait finir…
–Va d’abord te changer, mets ta tenue de bloc, ne reste pas en civil… Et puis, monte voir le médecin-chef, c’est grave ce qui se passe !
Le conseil de son amie est sage.
Le parking s’est vidé, il ne reste plus que trois amies proches.
Un médecin colonel !
Personne ne veut s’en mêler…
Elle va mettre sa tenue de travail.
Les apparences, son apparence c’est tout ce qui compte…
L’officier de SM est là. “Il vaut mieux prôner la médiation, si ça bloque, on verra alors ce qu’il faut faire légalement…” lui souffle-t-il.
Elle va voir le médecin-chef,
Oui ce n’est pas normal, elle ne se taira pas…
Le secrétaire lui demande de patienter.
Elle s’assoit et elle réfléchit…
Elle a une demande de changement de service en cours, et là elle va se frotter à un supérieur hiérarchique, ils vont finir par dire qu’elle est une hystérique révoltée !
Si ça se trouve, ils le disent déjà…
Le médecin-chef sort de son bureau.
–mes devoirs, Mon Colonel major !
Elles se lèvent. Elle, et une consœur plus ancienne qui est là pour vacciner le médecin-chef contre la grippe… oui c’est la période… elle allait être reçue avant Morjana…
–Quel est le problème ?
Morjana n’a réalisé qu’il s’adressait à elle qu’après une ou deux secondes… elle est comme prise au dépourvu…“Ressaisis-toi, ressaisis-toi” pense t elle
–C’est un petit incident de parking !
Qu’est-ce qu’elle raconte ? Petit ? Comment ça, petit ?
–Ah le parking et ses problèmes !”
s’exclame le médecin-chef avant de continuer :
–vous savez que le problème de parking, je l’ai soulevé jusqu’au 5e Bureau, je n’y peux rien.”I
l soupire et demande:
–Vous aviez une place dans la zone technique ?
–Non, mon colonel major, j’ai ma place, au parking du 3e département, et ce matin, j’ai eu un incident…
Il se tourne vers le médecin à côté d’elle…
–Vous venez me vacciner ? Venez ! Entrez !
Il fait signe à Morjana de les suivre
–venez ! venez ! Les problèmes de parking, tout le monde peut les écouter.
Elles ferment la porte. Il enlève sa veste, retrousse sa manche “vous avez ramené de la Bétadine ?! ça va salir la chemise !”
Son ancienne hausse les épaules.
Il n’y a pas d’autres alternatives dans cet hôpital…
–Racontez-nous, je vous écoute,
dit-il s’adressant cette fois à Morjana
–Ma place était prise, j’ai voulu la bloquer…”
quand elle finit de raconter le médecin chef répéta:
–Hmmm, c’est un médecin colonel, dites-vous…
–Oui.
elle ne révèle pas le nom du monsieur… le temps de voir la réaction du médecin-chef.
“Vous me faites le vaccin où ?” Il s’était tourné vers l’autre médecin : “Sur le deltoïde, Mon Colonel major…”
Il commence à se déshabiller
–Vous pouvez écrire un rapport si vous voulez… mais ça ne dépassera pas ce bureau.
–Je n’ai pas envie d’écrire un rapport. C’est un confrère…
s’empressa-t-elle de répondre gênée. Elle rajoute :
–Mon Colonel Major est ce que vous voulez que je me retire le temps de faire le vaccin ?
–Non, ça ne me dérange pas.”
Il n’a plus de chemise. Il continue de parler :
–Vous savez, je suis en train de lire un livre sur la ‘positivité’. Il faut remplacer le mental par la méditation…, le mental, c’est l’orgueil et tout ça…,
explique-t-il.
Le vaccin est administré, la collègue de Morjana se retient de sourire.
Elles ont toutes les deux la tête inclinée, elles évitent de croiser leurs regards…
–Vous ne deviez pas bloquer la route ; il y a un moment où l’intérêt général dépasse l’intérêt individuel… mais c’est vrai que lui non plus n’aurait pas dû faire ce qu’il a fait…
Devise le médecin-chef.
Il remet sa chemise, ouvre son pantalon, glisse la chemise par-dessus son caleçon noir…
–Vous savez, je me suis disputé aussi avec pas mal de monde, mais au final, je suis parti voir ses personnes, et me suis réconcilié avec elles… vous êtes la plus jeune, allez le voir, et vous direz que le médecin-chef m’aura appris une leçon aujourd’hui
Elle le regarde,
–D’accord, Mon Colonel major, je vais le voir.
Elle se retire…
Elle essaye de ne pas trop réfléchir.
Elle avale péniblement la grosse boule qui entrave sa gorge.
Le regard vide, elle va au service de son agresseur de confrère ou de son confrère agresseur.
Elle trouve son bureau.
Elle frappe.
Il est là, installé confortablement et à l’abri derrière son bureau.
Derrière ses années de service,
Derrière ses épaulettes,
Derrière sa moustache…
Elle a mis un masque.
Une voix off parle à sa place :
–rebonjour mon colonel
Un gros sourire barre le visage du moustachu : Soulagement ? Triomphe ? Gêne… ?
–Vous ne devez pas vous mettre en colère, vous avez quel âge ?
demande-t-il.
–32 ans,
dit la voix off.
–L’âge de ma fille, je n’ai pas voulu te parler tout à l’heure parce que tu étais en colère… tu as laissé la voiture ouverte avec le sac à main et tes affaires…
–Je me sentais en sécurité à l’hôpital !
répondit la voix off.
Morjana ne se sent plus en sécurité à l’hôpital.
–Ne t’inquiète pas, ta tenue est en sécurité à côté de la mienne. Je vais demander à un “3asskri” de te la ramener au service. »
Elle se lève.
Il lui dit :
–llah yen3al chetane! .
Elle referme la porte, elle se sent vidée, elle est dans sa voiture.
Il faut qu’elle la déplace, elle n’a plus envie de bosser, plus envient de croiser les gens, leur sympathie, leur pitié…
Elle refait le tour de l’hôpital et elle se gare dans le parking des logements.
Il n’y a personne.
Elle pleure… elle pleure longtemps…
Au service, ils disent qu’ils s’inquiètent.
–Que s’est-il passé ?
– Je suis la plus jeune, je suis partie le voir.
C’est classique, on est militaire, c’est classique, ça arrive à tout le monde…
Ce sont les plus jeunes qui vont voir les plus vieux…
Elle a envie de se réveiller, d’arracher cette peau, cette peau jeune qui lui pèse tant, cette peau de victime parfaite…
Elle a appris sa leçon, elle a avalé sa leçon.
« Positivons ! C’est le maître mot de la journée », se dit-elle. Elle a récupéré sa tenue, elle a trouvé une place à l’ombre, et elle est dans le secret des dieux… (un cercle restreint d’intimes seulement connaît la couleur du caleçon du médecin-chef ce matin !)

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