Morjana était à son 6e mois de grossesse. Une grossesse gémellaire difficile, elle avait pris 30 kg, son visage bouffi était couvert de boutons, sa respiration était courte et laborieuse, son ventre était immense… elle ressemblait à un pingouin obèse.
Elle ne ressemblait à rien. Elle n’était plus qu’un gros ventre sur deux pieds. Ses jambes, on ne les voyait plus.
Pourtant, elle continuait à prendre sa voiture chaque matin,
À faire une heure d’embouteillage chaque matin,
À chercher une place de parking pendant une demi-heure chaque matin
Pour venir travailler chaque matin à l’hôpital…
Elle marchait à peine,
On avait l’impression qu’elle rampait sur le sol en se balançant péniblement de droite à gauche et de gauche à droite…
Ce matin-là son balancement était plus marqué, droite, gauche, droite, gauche…
La femme « pingouin » était pressée… malgré ses efforts sa vitesse de marche n’augmenta pas.
Seules ses douleurs de bassin s’accentuèrent, et son souffle s’accéléra…
Une demi-heure lui était nécessaire pour arriver à son bureau de consultation.
La journée s’annonçait longue.
Vingt rendez-vous sur l’agenda de consultation.
Des coups de fil pour des consultations de la part de collègues, des gestes à faire au bloc…
Un soupir, deux soupirs, trois soupirs,
Cette satanée poignée s’acharne aussi sur elle…
La porte s’ouvre enfin…
Elle s’installa sur la chaise qui ne lui suffisait plus.
Elle essaya de crier le nom du premier patient…
Ses cordes vocales la lâchèrent…
« Il ne manquait plus que ça »… elle avala sa salive : « Mr X benX ! » cette fois c’était la bonne.
Le patient s’avança, et la scruta d’un air incrédule…
Son regard était un mélange d’amusement et de pitié.
Elle faisait de la peine à voir,
Tellement de peine qu’elle en faisait rire…
Elle l’ignora, comme elle a fait ce matin avec le regard des gens dans les couloirs de l’hôpital, dans la salle d’attente…
Comme elle avait appris à le faire tout le long de cette première grossesse qui n’en finissait plus…
Son air sévère finit par remettre le patient à sa place.
Elle commença l’interrogatoire…
Elle se leva… elle s’arracha à sa chaise, fit le tour du bureau pour se retrouver devant le patient.
Elle devait examiner sa jambe.
« Impossible de se pencher ! »
Avec toute la bonne volonté du monde et une armée de petits lutins qui lui courberaient le dos, elle n’y arrivera pas…
Ça fait trois mois qu’elle n’a pas vu ses propres orteils.
Même ses chaussures, elle les mettait à l’aveugle… un soupir, deux soupirs, trois soupirs…
« Levez votre jambe sur la chaise, Mr X »
À défaut d’un médecin souple, le patient peut faire un peu de sport…
« Un peu plus haut s’il vous plaît »
Le patient était penché en arrière, sa jambe bien surélevée…
Morjana finit l’examen et reprit le chemin de sa chaise.
Un soupir, deux soupirs, trois soupirs… l’ordonnance est rédigée, le rendez-vous est donné, elle appela le deuxième patient… puis le troisième…
Elle était en train d’expliquer les modalités du traitement au Nème patient quand une douleur sourde la paralysa…
Son visage se crispa, son souffle se coupa
Puis un soupir, deux soupirs, trois soupirs…
La douleur passa…
C’était sûrement un coup de pied directement dans son rein droit.
Les jumeaux sont agités ce matin, ils n’arrêtent pas de gigoter… elle se demanda qui d’entre eux lui as donné ce coup… la fille ou le garçon ?
Le patient était là, figé, ne sachant quoi faire… Morjana reprit ses esprits.
« Ça va Tbiba ? Yak labas ? » s’enquit le patient
Elle le regarda, « ça va hamdoullah »
Elle finit de lui expliquer… il s’inquiétait… « vous serez là pour ma prochaine visite ? Qui me prendra en charge ? »
Morjana le fixa un instant, « si je ne suis pas là, vous serez confié à un collègue ! »
« Mais qui ? »
Elle avait mal partout, elle était fatiguée, ce genre de questions l’énervait…
Oui, c’est légitime de vouloir connaître le médecin qui nous prend en charge.
Oui, c’est légitime de poser la question…
Mais ils n’étaient pas dans une clinique, c’était un hôpital public…
Même elle, il ne l’avait pas choisi au départ.
Les patients sont distribués au pif…
Tous les médecins se valent… ici, on ne choisit pas… c’était un militaire, il le savait.
Pourquoi donc lui posait-il tant de questions ?…
Des questions auxquelles elle n’avait pas de réponses ; ce qui l’énervait encore plus.
Elle se retint : « Quand vous viendrez, on vous dira qui vous prendra en charge. »
Un soupir, deux soupirs, trois soupirs,
Le patient suivant venait d’entrer, il n’avait pas sa fiche avec lui…
Elle essaya d’appeler le secrétaire… pas de réponse… elle ne pouvait pas commencer sans le dossier du patient… elle se leva, et se traîna jusqu’au secrétariat.
Pas de secrétaire sur place.
Elle chercha elle-même le dossier… sur le chemin du retour, elle croisa son chef…
Pourvu qu’il ne lui donne pas d’autres trucs à régler, elle était assez « surbooquée » pour la journée.
Un soupir, deux soupirs, trois soupirs…
« Bonjour Mon Colonel major ! »
« Bonjour, Dr Morjana»,
Elle dépassa son chef, il ne lui a rien dit, elle aurait sauté de joie si elle le pouvait…
C’est rare qu’il ne lui dise rien…
D’habitude, il trouve toujours, un truc à dire.
Quelques taches qu’il faut faire,
Quelques missions qu’il sort des archives…
Ça ne lui ressemblait pas du tout de la laisser tranquille…
Elle se dandinait, droite, gauche, gauche, droite.
Sa silhouette ronde et large avançait tant bien que mal, sa respiration était bruyante…
Elle ne s’en rendait pas compte,
Tout ce qui lui importait en ce moment était d’arriver à son bureau.
Le patient attendait, d’autres patients attendaient, et elle se sentait lente, trop lente… cette journée n’allait pas finir…
Son chef s’était arrêté, s’était retourné sur son passage et la regarda abasourdi par le spectacle qu’elle offrait…
« Morjana ! » hurla-t-il
Elle sursauta… elle était trop lente, il a dû avoir le temps de trouver quelque chose à lui confier…
« Tu vas me ramener une PTC (permission temporaire de convalescence) et tu rentres directement chez toi… je ne veux plus te voir ici dans cet état ! »
Son ton était sévère, ferme et tranchant, comme à son habitude, il ne laissait pas de place à une éventuelle discussion…
« Mais, euh… »
Elle s’était retournée, il était déjà parti à son bureau.
Il avait donné son ordre… une PTC… il ne voulait plus la voir…
Comment faire ?
Quand on est enceinte, on bouge lentement, on réfléchit lentement et on réagit lentement aussi… elle avait un programme, le boulot, les consultations, les gestes au bloc, la voiture, la route, la maison, le souk peut être l’après-midi… et maintenant plus rien…
Le patient attendait…
Elle prit le téléphone et appela un ami en gynécologie…
Il fallait qu’elle se déplace.
« C’est le chef qui donne les PTC et il ne voudra pas avoir de problème avec ton chef… il faut venir voir avec lui »
Elle se traîna à son bureau, elle s’occupa du patient qui attendait, puis se dirigea vers la gynécologie…
Un soupir, deux soupirs, trois soupirs…
Morjana manquait d’exercice, c’est pour ça qu’il l’envoie jusqu’au deuxième département pour chercher un document officiel…
Son souffle était de plus en plus fort… elle ressemblait désormais à une marmite de pression (Cocotte-Minute)… elle était hors d’elle, hors d’haleine…
Le chef de la gynécologie ne lui signa son PTC qu’après s’être entendu au téléphone avec le chef de Morjana, sa parole à elle ne suffisait pas, il n’avait pas envie d’avoir des problèmes…
Il fallait qu’elle revienne au service… elle ne voulait pas partir chez elle…
Qu’est-ce qu’elle allait bien pouvoir faire à la maison ? Scruter les murs pendant des heures ? S’abrutir devant la télé ? Prendre encore des kilos ?
Et se retrouver seule pendant des journées entières, seules avec ses angoisses, ses peurs.
Bosser l’aidait à ne plus guetter les mouvements des jumeaux, à ne plus penser à l’accouchement, aux complications, ça l’empêchait de réfléchir…
Un soupir, deux soupirs, trois soupirs…
Elle allait s’évanouir d’épuisement.
Et ses pauvres patients qui ont rendez-vous aujourd’hui ? Déjà qu’ils s’inquiétaient de qui allait les voir pendant son congé de maternité et là, elle allait les laisser tomber aujourd’hui ?
Il n’en restait que quatre et un petits gestes au bloc… un soupir, deux soupirs, trois soupirs…
Le chef ne sortait que très rarement de son bureau…
Un plan se dessina dans l’esprit de Morjana.
Elle commença par déposer son PTC au secrétariat… comme ça s’il demande après elle, il saura qu’elle a exécuté ses ordres…
Elle se dirigea vers le bloc, demanda à l’infirmière de ramener rapidement le patient…
Le geste ne demandait pas beaucoup de temps… et de « un »
Une fois dans son bureau, elle se sentait plus en sécurité, encore quatre patients et elle pourra partir, la conscience tranquille…
Un soupir, deux soupirs, trois soupirs…
Le premier patient entra, puis le deuxième…
Il venait de sortir, quand la voix de son chef retentit dans le couloir…
« Qu’est-ce que vous attendez ? Le Dr « Morjana » n’est pas là. Allez voir le secrétaire, il vous affectera un autre médecin.
Sévère, ferme et tranchant.
Morjana ne put distinguer aucune réponse des patients… ils ne discutèrent pas…
Elle était coincée dans sa chaise… son cœur battait à une vitesse affolante… la voix de son chef s’approchait du bureau… allait-il entrer ? Et s’il la trouvait ici ? Comment allait-elle s’y prendre ?
Il parlait à une dame, la poignée de la porte commença à grincer, elle se bloqua un peu…
Le corps en boule de Morjana puisa son énergie dans Dieu sait quelle réserve, une poussée d’adrénaline, la projeta hors de sa chaise, la propulsa, elle, son ventre et ses trente kilos de trop, vers l’armoire.
Elle eut à peine le temps de s’enfermer…
Son cœur était au galop.
Elle essaya de couper sa respiration, de s’étouffer, de crainte qu’il ne s’aperçût de sa présence…
Le chef entra dans le bureau,
s’installa sur la chaise de Morjana.
Puis commença à discuter tranquillement avec sa patiente…
Il la connaissait. Ils discutèrent des amis, de la famille, des dernières nouvelles, de la faculté, de la pluie qui ne venait pas, du beau temps qui s’éternisait… du bon vieux temps… Plus d’un quart d’heure est passé, la consultation n’avait même pas encore démarré…
« Morjana » commença à reprendre son souffle, ses yeux s’habituèrent à l’obscurité.
L’espace dans l’armoire lui suffisait à peine… son ventre frôlait le mur… elle devait rester debout… ses jambes étaient lourdes…
Elle ne savait pas par quelle bêtise elle s’était retrouvée dans cette situation…
Elle aurait dû rester. Au pire, il l’aurait engueulée un peu. Il aurait peut-être changé d’avis… et alors ?! elle ne voulait pas partir en congé…
Ou est-ce qu’elle le voulait ?
Elle ne savait plus. Ce dont elle était sûre, c’est qu’il était hors de question qu’il la découvre à l’intérieur de l’armoire…
Elle avait beau essayer de trouver une explication décente à sa présence dans le noir, elle n’en trouvait pas.
Surtout maintenant qu’elle s’était amusée à écouter la discussion privée de son chef avec son amie, cachée comme une… comme une quoi ?
Cette situation est unique, une femme enceinte d’un diamètre de circonférence de plus de 1 m fourrée dans une petite armoire de la salle de consultation…
Aucune explication plausible ne lui venait à l’esprit… aucune sortie, sauf la patience, pourvu qu’il n’ait pas besoin de chercher quelque chose dans l’armoire…
La consultation durait, durait…
Un soupir étouffé, deux soupirs étouffés, trois soupirs étouffés…
Morjana était en sueur, elle n’écoutait pas ce qui se passait à l’extérieur, une seule image l’obsédait, le visage de son chef qui la découvre dans l’armoire…
Un soupir sourd, deux soupirs sourds, trois soupirs sourds…
Le chef se leva. Il allait raccompagner son amie. La porte s’ouvrit, se referma et la voix s’éloigna…
Pouvait-elle sortir tout de suite ? C’est quoi cette journée de merde ? Les jumeaux se battaient, donnaient des coups. Elle ne sentait rien, tous ses sens étaient dirigés vers la porte du bureau…
Combien de temps fallait-il attendre ? Une minute ? Cinq minutes ? Quinze ? Une heure ? Et si elle sortait et qu’elle se retrouvait nez à nez avec lui dans le couloir ? Et s’il revenait dans le bureau ?
L’espace dans l’armoire se resserrait de plus en plus, elle n’arrivait plus à respirer, l’obscurité l’opprimait, le ridicule de sa situation l’étouffait, elle avait envie de pleurer…
Ses larmes lui mouillaient les yeux, la gorge !
Il ne restait plus que ça !
Elle refusait de pleurer au boulot !
Elle n’en pouvait plus ! Elle ouvrit la porte de l’armoire. La lumière l’éblouit, elle dut fermer les yeux un moment pour s’adapter…
Elle baissa la tête et se dirigea vers la porte du bureau. Elle l’ouvrit, se jeta dehors, tête baissée, et se traîna vers la sortie du service, sans se retourner, priant de toutes ses forces.
Un soupir forcé, deux soupirs forcés, trois soupirs forcés…
Elle était dans le couloir du département.
Encore un soupir forcé, deux soupirs forcés, trois soupirs forcés…
C’est le département deux, le sang circulait à nouveau dans son être, elle s’oxygénait, une copine la croisa, elle lui prit la main…
« Accompagne-moi à la voiture ! »
« Tu as l’air essoufflée ! » s’inquiéta la copine.
« Je te raconterais, raccompagne-moi à la voiture »
Elle s’agrippait à la main salvatrice.
Un soupir soulagé, deux soupirs soulagés, trois soupirs soulagés… l’air libre, le parking… le placard est derrière elle, le service, le chef…
Elle respirait à peine, mais elle respirait quand même. Elle se revoyait dans l’armoire, elle avait envie de rire, un goût amer lui entravait la gorge, elle avait envie de rire aux larmes…

Laisser un commentaire