« Ne jamais se porter volontaire dans l’armée », règle connue et admise par tous. « Tous, nous autres énergumènes en uniforme. » Pensa Morjana.
Elle n’a pourtant jamais bien compris pourquoi. Elle fait partie de cette catégorie de gens qui ont toujours envie de se mettre en première ligne, à tort ou à raison, souvent sans raison, juste un « je ne sais » quel réglage défaillant de sa personnalité qui fait qu’elle a toujours envie de dire : « moi j’y vais, je peux le faire » pour tout et n’importe quoi, de lever le doigt comme en classe primaire et de dire « MOI, MOI, MOI… »
Ses années de service l’ont cependant calmé.
Elle n’est pas encore arrivée à faire disparaître cette pulsion de volontariat stupide, mais elle la masque, elle a développé des astuces comme « boucler sa grande gueule et lever son doigt au bord de la chaise, pour que personne ne s’en aperçoive »…
Ahmed ne connaissait pas ces astuces, pourtant les hommes de troupe sont plus imprégnés que tout le monde, par les règles de base de la vie militaire…
« Ne jamais se porter volontaire. »
Lors d’une réunion de tout le personnel du service, en chef moderne ouvert et partageur du « nouveau » Maroc de l’année 2011, le Colonel Major a sollicité l’avis de tous, sur le déroulement du travail au service, une sorte de bilan après deux ans de sa prise de fonction…
« Nous sommes dans une nouvelle ère, un chef est à l’écoute de ses subordonnés… dites-moi tout, vous me connaissez, je suis pour le partage, l’écoute, la compréhension, c’est ça le nouveau leadership… »
Un doigt se lève, ce n’était pas un médecin qui se manifestait, ce n’était pas un infirmier qui voulait la parole, c’était Ahmed, l’homme de troupe, l’homme de peine, l’homme à tout faire… le chef continue son discours, en essayant d’ignorer ce doigt, de plus en plus haut, de plus en plus insistant.
Tous, s’apercevaient du manège. Tous réprimaient un sourire amusé…
Le Chef continuait : « je suis quelqu’un d’ouvert à vos idées, à vos remarques, mon but c’est qu’on travaille dans un esprit d’équipe… oui, un esprit d’équipe soudé, une famille. Ma porte ne se fermera jamais devant vous, vous ne trouverez nulle part un chef aussi ouvert que moi, et ça, sans vouloir me vanter, ana wa a3oudou billah men Kawlate ana, je suis très compréhensif, et je vous soutiens tous… »
Le doigt s’agite, les regards de tous les présents cherchent à s’éviter, certains regardent le plafond blanc, d’autres les murs blancs, leurs orteils… (en essayant d’imaginer leur position à l’intérieur des sabots blancs)
- Mon colonel major. Mon Colonel major!
murmure timidement Ahmed.
Freiné en plein milieu de son auto-éloge, le chef arbore un sourire forcé, l’un de ces sourires dont seuls les chefs ont le secret… un sourire calculé qui se dessine sur le visage comme un rictus, comme une contraction, un sourire plastique, vide, préfabriqué… le genre de sourire que Ahmed ne sait manifestement pas décrypter…
-Qu’est-ce qu’il y a Ahmed ? as-tu une remarque ?
demanda leur chef
- Nous n’avons pas assez de travail, on passe la journée à ne rien faire, Mon Colonel Major.
Les yeux de tous ses collègues s’écarquillent d’un seul élan, ils sentaient la catastrophe venir… quelques voix des infirmiers s’élevaient pour s’absoudre de la déclaration blasphématoire de Ahmed.
-Parle pour toi.
- Nooon, nous, on travaille.
Les médecins ont gardé leur réserve, quelques sourires réprimés, ils voulaient tous voir la réaction du chef.
- Alors, comme ça, tu n’as pas assez de travail… hmmm, c’est noté… vous voyez ? tout un chacun peut s’exprimer sous mon aile… est ce que quelqu’un d’autre a une remarque, ou une requête ?
Les autres n’avaient aucune remarque, aucune requête… devant leur chef progressiste et moderne, ils étaient une masse humaine sans cervelle, sans avis, sans parti pris, une masse inerte qui marche à reculons…
- Bon, vous ne direz pas que je n’essaye pas de vous impliquer.
Soupirait le Colonel major… leader déçu mais qui ne capitulera pas avant de les avoir embarqués avec lui dans son épopée pour la modernité et le partage.
Morjana avait l’impression d’écouter un remake des infos de 20 h… les mêmes discours, les mêmes slogans, une vraie campagne électorale…
Tout compte fait, Ahmed, l’homme de peine, le dernier élément de la chaîne alimentaire; (oups), elle veut dire hiérarchique qui constitue leur « EQUIPE », est le seul à penser, le seul à s’être impliqué…
La conscience professionnelle de Ahmed fut bien récompensée.
Le lendemain matin, Ahmed parut empressé, occupé, préoccupé… l’oisiveté qui lui pesait si fort avait disparue…
Morjana s’enquit auprès de l’infirmier-major des dessous de ce changement rapide…
-Le colonel major, nous a convié en réunion Ahmed et moi hier…
Eh ben, le chef est vraiment à l’écoute, et le feed-back ne se fait pas attendre !
-Il a confié à Ahmed une mission des plus importantes…
Désormais, Ahmed était le préposé à la « khachba » ! le major ricanait entre ses dents, un ricanement carnassier, mais silencieux que seuls les majors de service maîtrisent…
-Le préposé à la “khachba” ?!
demanda Morjana d’un air naïf,
-il doit veiller sur la place de parking du Colonel Major, au moindre déplacement de celui-ci, il doit mettre une “khachba” sur laquelle est noté le numéro d’immatriculation de la voiture du chef au milieu de sa place pour que personne ne puisse y stationner, le chef le bipe dès qu’il revient à l’hôpital, pour qu’il vienne dégager la bûche de bois et lui permettre de stationner…
Ahmed était servi.
Il voulait s’occuper.
Dorénavant, il était fixé au service.
Sur le qui-vive !
À guetter les départs et les arrivées du chef.
Il accourrait au parking, deux, trois, quatre fois par jour, pour ôter ou pour remettre la « khachba ». Au gré des déplacements du Colonel-major. Et Dieu sait qu’il en a…
Ahmed était utile, et ne souffrait plus de la frustration du manque de travail…
La « khachba » devint son outil de travail, sa responsabilité, son obsession…
Il ne se plaignit jamais plus…
Le chef avait fait un heureux. Un autre heureux qui se joignit à la masse humaine inerte, lors des nombreuses réunions, pour acquiescer au discours progressiste et moderne du Colonel major…

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