On ne devient un vrai élève officier que lorsque la nouvelle promotion arrive.
Pendant une année, les élèves officiers de première année ont gardé l’étiquette de bizuts. Ils attendaient tous, le mois de juillet, avec impatience. Non que ce soit synonyme de vacances. Juillet n’est pas un mois de vacances quand on est en première et deuxième année de médecine militaire. Mais c’est bien le mois où débarque les nouveaux, la chair fraiche, leur bizuts à eux !
Le jour de l’arrivée de Morjana et ses promotionnaires, la presque totalité de la promotion de deuxième année est là. Un sentiment de curiosité se mêle à un enthousiasme pathologique. Ils ne sont plus le dernier maillon de la chaine alimentaire de l’école. Ils sont monté d’un niveau. ils font désormais partie des anciens.
Les anciens ont des privilèges. Les anciens ont des « bizuts ». Les anciens se délectent en avance des jeux sadiques qu’ils vont faire subir à leurs bizuts. Condamnés à passer ensemble un mois de formation militaire. Les deux promotions vont faire connaissance.
Morjana et les filles de sa promotion, étaient installées, dans un dortoir avec des lits superposés. Elles se parlaient à peine, elles s’observaient avec prudence.
Morjana n’avait peut être pas encore mémorisé les prénoms de ces filles, mais elle connaissait déjà la couleur de leur soutien-gorge.
L’armée a une méthode bien rodée pour briser la glace. Morjana découvrait ces techniques infaillibles avec fascination.
La première étape de la stratégie d’unification des rang était : l’intimité. Ou plutôt l’absence d’intimité.
La visite médicale n’était pas individuelle. Les Six filles ont été introduites dans la salle d’examen ensemble. On leur demanda de se déshabiller ensemble. On prit leurs mensurations ensemble. Poids, taille, tour de hanche, tour d’abdomen et bonnet sont les premières informations que tes promotionnaires apprennent à ton sujet.
Elles ont ensuite défilé en sous-vêtement pour vérifier leur marche. Elles ont déchiffré les lettres pour l’acuité visuelle dans le même petit appareil. L’une après l’autre, le circuit était fluide. La visite médicale ne dura que 20 minutes pour les sept filles, c’était rapide et efficace. En se rhabillant, Morjana était maintenant sure qu’elle ne s’approvisionnait pas dans le même magasin de sous-vêtement que ces filles. Elle avait des adresses à demander. A condition bien sûr que la grande timide, qu’elle était, arrive à leur parler.
Une monitrice était présente avec elles dans le dortoir. L’une des jeunes filles, posa des questions sur les vêtements. Aucune d’entre elles n’avait prévu de passer la nuit.
La monitrice les rassuraient : « vous allez pouvoir contacté vos parents demain, ils vous amèneront ce qui vous manque »
En l’occurrence tout.
Elle leur expliqua aussi, que le lendemain, elles passeront le test psychotechnique et que dans 3 jours, ils iront pour un mois dans un camp d’entrainement pour leur première formation militaire.
Morjana était aux anges. Les colonies de vacances étaient pour elle un rêve inaccessible. Décidément, la médecine militaire lui réservait des surprises. Les unes plus agréables que les autres. L’internat, l’uniforme, des futures amies dont elle connaissait les mensurations et en prime des vacances avec ses congénères tous frais payés. Ses parents ne pouvaient rien dire. Ses parents n’avaient plus aucun droit à la parole. Le vrai cadeau était bien cette émancipation forcée et rapide qui l’enthousiasmait. « Certes ce ne sont pas mes décisions à moi mais qui refuserait un mois dans une colonie de vacances. » pensait elle.
L’excitation des évènements du jour lui causa une migraine. L’une de ses nouvelles « amies », se rendant compte de la douleur de Morjana, lui offrit une écharpe pour en faire un bandage serré sur le front. Morjana s’allongea sur son matelas.
La porte du dortoir s’ouvrit brutalement, cinq jeunes filles entrèrent sans s’annoncer.
« hay, hay hay, …regardez-moi ces petites écervelées qui se croient chez elles ! »
Morjana arrivait à peine à ouvrir les yeux.
Deux des intrues commencèrent à circuler entre les lits, à tirer les couvertures et à jeter les oreillers. L’une était de très grande de taille, l’autre au contraire de très petite taille.
Les trois restantes criaient : « debout ! balkoum ! on se met au garde à vous quand nos anciennes entrent dans une pièce ! »
Elles se présentaient donc comme « leurs anciennes », le reste de leurs vociférations était indéchiffrables pour les nouvelles recrues.
Néanmoins, elles se mirent debout l’une après l’autre. D’abord avec hésitation puis avec conviction. Elles étaient toutes conscientes d’avoir choisi une carrière qui impose le respect de la hierarchie. Puis il était 23h00, la journée a été longue, elles avaient sommeil, elles feraient n’importe quoi pour que les cris cessent. On arracha à la voisine de Morjana son livre de chevet.
« al jamila wal wahch » déchiffra la grande ancienne. « c’est quoi ça un arlequin ? un compte de fée ? » ironisa t elle.
Morjana se leva à moitié. Sa tête lui faisait de plus en plus mal.
« regardez moi cette « Bazouata » elle se prend pour un ninja » disait la grande ancienne
Les autres éclatèrent de rire.
L’allusion à son bandage du crane amusa même la concernée : « j’ai mal à la tête » balbutia la pauvre en souriant faiblement.
« elle sourit » s’indigna la petite ancienne « jem3i dahka » ordonna t elle en se mettant à 5 cm du visage de Morjana et en la fixant fermement.
Morjana ne demandait qu’à s’exécuter, encore faut-il comprendre l’ordre.
« jem3i da7hka , dorenavant et jusqu’à ce qu’on vous dise, vous n’avez pas le droit de parler, de rire ou même de respirer en notre présence, sauf si on vous donne la permission »
« quand je dis « jem3i da7ka » tu « jem3i dahka » et puis regarde en bas quand je te parle »
Et pour faire la démonstration elle alia le geste à la parole. Elle fit mine de ramasser le sourire sur les lèvres, de le jeter par terre et de l’écraser sous sa chaussure.
« Elle a vraiment de petits pieds cette fille », pensait Morjana.
« Fait le, qu’est ce que tu attend ? » insista l’ancienne
Morjana regarda vers les autres nouvelles recrues, elles avaient toutes le même regard, un mélange de fascination, de crainte et d’incompréhension.
Elles étaient toutes debout au bord du lit. Elles attendaient toutes de voir la réaction de Morjana.
Les anciennes se rassemblèrent autour d’elle.
Morjana se força à respirer. c’était un rituel, elle appréciait les rituels. Le geste était anodin, ridicule mais anodin. Elle ne perdrait rien à le faire. Et puis si elle le fait, elles s’en iront ! elle avait mal à la tête et ne pensait qu’à se rendormir.
Elle garda son sourire refit les gestes, jeta le sourire par terre. Les cinq intruses regardaient maintenant l’endroit où le sourire de Morjana gisait devant son pied gauche. Morjana regardait aussi mais ne voyait rien. Les filles de sa promotion regardaient aussi. Elles aussi ne voyaient rien. Seules les anciennes étaient manifestement capables de voir des sourires invisibles
« écrase le » les anciennes étaient sérieuses
Morjana hésita. Avait-elle vraiment envie d’écraser son propre sourire ?
« écrase le »
Elle avança le pied, n’était pas sure de l’endroit, regarda la petite ancienne à la recherche de son approbation. Elle aurait préféré le rater. Mais les anciennes observaient.
L’une d’elle l’encouragea. Morjana écrasa le sourire. Les cinq anciennes parurent enfin soulagées.
« très bien bazouata, on te prédit un très bon avenir dans l’armée » conclut la plus belle des cinq.
Morjana se sentit béni des dieux. Elle souffrait d’une pathologie chronique. Le syndrome du « premier de la classe ». il s’agit d’une addiction à l’approbation d’autrui. Pour tout et n’importe quoi. Dans l’armée, elle était à sa place. Son objectif de vie sera d’obtenir l’approbation de sa hiérarchie. Sa maladie lui donnait donc un avantage.
Les anciennes restèrent encore un quart d’heure. Elles parlèrent aux jeunes recrues de l’enfer qui les attendait pendant leur stage, de la chance qu’elles ont de les avoir comme anciennes, d’anciennes plus hargneuses qui n’étaient pas encore arrivées à l’école et qui vont se faire un plaisir de les dévorer crues le lendemain.
Quand elles se retirèrent, Morjana et ses promotionnaires respiraient à nouveau ;
« qu’est ce qu’on va faire ? » demanda l’une
« elles se prennent pour qui ? » s’indigna l’autre
« il n’y a pas grand-chose à faire » souffla la troisième
« c’est le bizutage ! c’est un rite de passage ! mon père m’a parlé de ça » affirma une quatrième
« comment ça se passe ? raconte nous » demanda Morjana qui oublia un instant sa migraine
La jeune fille initiée raconta. Les autres l’écoutaient avec intérêt. Ce soir là, les bizuts ne dormirent pas tôt. Elles se présentèrent, elles plaisantèrent surtout au dépens des cinq anciennes, elles se promirent de veiller les unes sur les autres.
L’armée avait déployé la deuxième étape de sa stratégie d’unification des rangs : l’ennemi commun.
Pendant cet été là, Morjana et ses nouveaux amis graçons et filles, ont enduré ensemble leur bizutage..
Pour le bizutage on leur avait changé de nom, de provenance. Un bizut n’avait pas encore le droit de porter un nom humain. Un bizut n’appartenait plus à sa famille. Elles criaient leur sobriquet avec fierté à chaque fois qu’on leur demandait de se présenter.
Ils ont du faire des pompes, des tours de piste. ils ont fait du sport. Beaucoup de sport. ils ont découvert de nouvelles disciplines. Morjana était aux anges. Les matières qu’on apprenait dans ce stage de vacances étaient « exotiques ». C’est le moins qu’on puisse dire.
Ils se sont, tous, surpassés.
Les encadrants répétaient : « insultez intérieurement ! » ils ont non seulement appris à insulter en silence mais aussi à rire en silence, à sourire en silence et à encourager en silence. Il leur suffisait d’échanger un regard pour se comprendre.
Les filles avaient effectivement de la chance, leurs anciennes étaient gentilles. Les garçons n’ont pas eu autant de chance. Morjana devait se rendre à l’évidence, il y a du bon dans la discrimination positive. Leur statut de « filles » leur avait épargnés certains aspect désagréables de leur expérience éstivale. Morjana s’amusait à imaginer leurs têtes à elle et à ses copines si on leur avait rasé les cheveux comme leurs promotionnaires masculins. Elle chassait rapidement cette image. Le boule à zéro ne va pas à tout le monde. Elle servait à identifier les bizuts. Les garçons étaient nombreux. Elle et ses six amies n’avaient pas besoin d’une nouvelle coupe pour être identifiées.
Et puis elles avaient aussi eu leur lot de difficultés. Elles ont du chanter le petit dragon pompier « grisso » : « Abi Abi mada touridou ya walad …» Ou encore la pub « doctour sninat » : snane koulhoum… dans des endroits improbables, et devant tous leurs supérieurs hiérarchiques. Heureusement que Morjana connaissait les paroles par cœur. Ou malheureusement, avec le recul elle n’arrive plus à trancher.
Les bizuts apprirent à se réveiller à la même heure, à manger à la même heure, à dormir à la même heure, à bouger au même pas, à respirer en cadence, et à vénérer leurs ainés (si certains faisaient semblant, leur talent d’acteur ou d’actrice doit être salué, tellement leur jeu était convaincant).
L’armée avait réussi la troisième étape de sa stratégie d’unification des rangs : la déconstruction.
Rien de tel pour refaire un édifice que de le démolir et de repartir à zéro. Réparer des défauts, colmater les failles, redresser les déviations ne pourraient être aussi efficace que de construire un nouvel édifice conforme à ses exigences.
À la fin du stage, Morjana et ses nouveaux amis étaient construit à nouveau. Ils adoptèrent tous leur nouvelle identité, le ridicule, le maladroit, l’ignard faisaient partie de leur qualificatifs. Ils en étaient presque fiers. Ceux qui ne supportaient pas, partent. Ceux qui restent pourront grandir. Ceux qui restent pourront devenir des anciens. Cet été-là, Morjana et ses nouvelles amies (bizuts et anciennes réunies) avaient même écrit des chansons pour participer à la cérémonie de fin de stage. Elles appartenaient désormais au même corps ; le corps uni de l’armée

Laisser un commentaire