» Dans ce blog je partagerais avec vous, des chroniques, des contes et des nouvelles.
Longtemps gardés dans mes tiroirs je les expose enfin. A travers ce blog mes écrits pourront respirer, inspirer peut-être, amuser certains et en faire rêver d’autres.
Je tiens à souligner qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. Toutes ressemblances avec des faits ou des personnages réels est strictement fortuite.
J’ai hâte de recevoir vos retours et vos réactions.
Très bonne lecture « 

Bouchra Belefquih

Il est 17 h, Morjana est lasse de potasser à la bibliothèque. Le bus de l’école est censé partir à 18 h 15.

Encore une heure et quart à poireauter à la fac.

Elle tourne en rond !

Sa « co-chambrière » ne la rejoindra que le soir à l’internat. Elle est partie à la sortie du stage à 13 h. Depuis qu’elle est en couple, elle ne la voit plus.

Les autres se sont dispersés. Les garçons ont toujours quelque chose à faire à l’extérieur. Certains sont montés à la bibliothèque, mais ils étaient peu nombreux. Les examens ne sont pas pour bientôt.

Et elle, elle tourne en rond.

Elle n’a plus envie de plonger dans ses cours, elle n’a pas envie de chercher un groupe d’étudiants qu’elle connaît pour s’incruster.

Elle étouffe.

Elle tourne en rond.

Elle regarde le portail de la fac, elle sert son cartable (un cartable en cuir noir digne d’une vieille croûte) et elle marche.

Arrivée à la hauteur du portail, elle regarde la route, elle ajuste son tambourin. Parce qu’on ne portait plus de calot (cette coiffe triangulaire que portent les filles au lieu de la casquette), mais un tambourin, un joli chapeau bombé aux bords relevés comme le chapeau de « Charlie Chaplin », entouré d’un ruban rouge bordeaux et flanqué de l’insigne de l’armée sur le devant.

Elle l’ajuste donc, en l’enfonçant bien profond sur sa tête.

Elle ne se sent rassurée que lorsqu’elle sent le fond du chapeau sur le sommet de son crâne.

Elle regarde encore une fois la route, elle prend un souffle, elle sourit à son petit démon intérieur et elle marche. Direction l’école.

Ses pas se suivent sur l’asphalte.

Elle peut prétendre qu’ils se suivent tranquillement, mais tous ceux qui la connaissent vous diront que marcher à ses côtés est une véritable course de fond.

Elle marche, elle marche, elle marche

Le boulevard Ibn Sina se termine par un immense rond-point qui la terrorisait quand elle apprenait à conduire. Le traverser à pied n’était pas une partie de plaisir, surtout quand on s’aventurait en dehors des passages cloutés peu nombreux, à cette époque, sur l’immense carrefour.

Elle marche et elle marche…

Elle dépasse les cafés « Calisson », « aux quatre vents » et « le Trianon ».

Les vendredis matin, elle et ses camarades y prenaient le petit déjeuner. Chaque semaine dans un café différent.

Un petit déjeuner entre filles en tenue, dans une sorte de débarquement des GI Jane’s ! Elle sourit.

Ça sent la viennoiserie et le café dans cette partie du boulevard.

Elle longe l’avenue jusqu’au carrefour avec l’avenue Fal ould Oumair.

Elle passe devant l’état-major de la gendarmerie. Les bâtiments, tout en verre, l’ont toujours fasciné. Ces bâtiments-là dégagent une impression de puissance, ils lui paraissent impénétrables avec une pointe d’arrogance.

La gendarmerie est forte, la gendarmerie est moderne, c’est une planète à part dans le cosmos de l’armée. 

Elle n’est qu’une élève officier, pourtant elle a déjà comme inscrit dans ses nouveaux gènes de militaire ce mélange de crainte, de fascination et d’envie quand on évoque les gendarmes.

Elle détourne le regard des bâtiments pour scruter ses gardes. Les pauvres gardes ! elle se demande à quoi ils peuvent penser pendant tout leur quart ! Douze heures à fixer la route et à voir défiler les voitures. Heureusement, ceux-là n’ont pas obligation de rester figé, comme ceux de Buckingham palace. Leur tenue est élégante, le mariage du rouge écarlate et du noir profond attire les regards. Elle sourit en imaginant nos pauvres gendarmes avec un couvre-chef en fourrure à Rabat en été, avec sa tête en tambourin qui se colle pour prendre un selfie !

C’est l’expression de leur désarroi qui vaudra le détour !

Un sourire bête lui barre le visage, elle a le soleil en face d’elle.

Elle plisse les yeux et elle sourit.

Elle grimace et elle dessine ce sourire stupide. Un sourire réflexe au soleil qu’elle s’efforce d’effacer.

Il n’est jamais bon de sourire dans la rue pour une fille. Même pour une fille en uniforme !

Le sourire est comme le soleil, ça annihile le froid, fait fondre la glace. Et il y a des froids à entretenir, et des forteresses de glace à maintenir entre elle et les inconnus qui la scrutent.

Elle remet son masque austère et elle marche. 

Au fil de ses pensées, elle était arrivée en face de l’école Mohammadia des ingénieurs.

Sa meilleure copine sort avec un élève ingénieur en dernière année. C’est pour ça qu’elle se retrouve seule la plupart des après-midis.

Il lui est arrivé de lui en vouloir de partir avec lui et de la laisser tomber.

« Mais qui est ce rigolo qu’elle a déniché pendant l’été ?! Les amourettes de l’été c’est censé s’arrêter en septembre. »

Qu’est-ce qu’elle en sait, elle ? Dans ce domaine-là, son expérience est égale à zéro !

Et dire qu’ils ont essayé, sa copine et son “Jules”, de la caser avec cet odieux personnage qui lui servait d’ami.

« Pff, marchons !  »

Ses pas se suivent, une petite brise automnale se lève, le ciel se couvre un peu.

« Courage Morjana ! », après le grand rond-point, le carrefour de la gare de l’Agdal, une descente facile jusqu’au tribunal militaire, c’est une pente ! Du gâteau !

Et elle sera presque arrivée !

Une chanson de « Amr Diab » se fait entendre, le volume est insoutenable, une voiture aux vitres teintées passe en trombe, et freine au feu rouge. Le carrefour de la gare Rabat Agdal se transforme l’espace d’une minute en discothèque à ciel ouvert.

« Ils ont sûrement bidouillé la sono de la voiture. » pense-t-elle

 Qu’est-ce qu’elle y connaît, elle, aux « sonos  »? Et aux voitures ? 

Rien ! 

Elle ajuste sa tenue, elle change son cartable de main et elle marche.

Elle chantonne malgré elle le refrain de la chanson de « Diab », et elle avance.

Le regard droit, comme pour une marche militaire,  et « Had,Tnayn ! » (droite, gauche, droite gauche…)

Le refrain militaire arrive à bout de la chanson égyptienne et l’empêche de prêter attention aux commentaires des passants !

Elle est invulnérable, intouchable… elle rêve en marchant !

Une « Mercedes » d’un vieux modèle, la dépasse et s’arrête, elle continue son chemin sans prêter attention.

La voiture bouge encore, la dépasse puis s’arrête !

« Est-ce qu’il est sérieux ?!!! »

Elle est dégoûtée, elle accélère le pas, son regard se fige davantage direction horizon !

Le manège se répète trois ou quatre fois, avant que le chauffeur de la « Mercedes » n’abandonne !

« Il ira chercher une potiche à alpaguer ailleurs ! »

Cet incident la laisse perplexe, elle est censée être protégée dans cette tenue grise. Elle est censée gagner en respect. Elle est censée être à l’abri sous son tambourin !

Elle ne l’était pas.

Elle marche. Elle est presque arrivée !

La « Mercedes » l’aura escorté sur tout le boulevard descendant du rond-point avec l’avenue de la victoire jusqu’au quartier « l’océan » !

Il fait noir, quelques gouttes de pluie commencent à tomber, elle lève son visage pour mieux recevoir les gouttes d’eau.

La pluie la chatouille, glisse sur ses joues, la rafraîchit, lave ce sentiment d’oppression qui l’a étouffé un instant, elle retrouve un peu d’énergie.

Il pleut, personne n’importune personne sous la pluie, elle n’a pas envie de rentrer tout de suite, elle tourne à droite, elle va se chercher un sandwich avant de rentrer ce soir !

Il est 19 h 30 quand elle arrive enfin à l’école ! elle croise un copain à l’entrée, elle lui lance toute fière : « j’ai marché depuis la fac. Tu sais ?! »

Sa voix trahit une joie d’enfant, elle a un sourire large, il lui répond sur le même ton, d’un air amusé : « ça se voit. Tu sais ! »

Il lui faudra arriver devant le miroir de sa chambre pour s’apercevoir qu’il a raison.

Sa tenue, son tambourin et ses cheveux étaient mouillés, en pagaille, ses chaussures étaient crasseuses.

Elle avait l’air d’un chaton mouillé et débraillé, d’un petit chaton gris heureux ! Aujourd’hui, Morjana avait marché.

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